Le discret artiste camerounais a signé l’habillage de la dernière ligne de tramway de Montpellier, mise en service le 20 décembre. Hommage au végétal, art dans l’espace publique, processus de création, rapport à la nature… Barthélemy Toguo nous répond.

Vous signez l’habillage de la dernière ligne de tramway, après Christian Lacroix, Élisabeth Garouste et Mattia Bonetti. Comment avez-vous rejoint cette aventure ?

Ce projet m’a immédiatement interpellé, car il est porteur de sens. J’ai donc répondu à l’appel à candidature émis par la Ville, en intégrant une forte dimension écologique dans mon projet. Pour le structurer, j’ai effectué plusieurs visites de Montpellier, étudié attentivement le tracé de la ligne 5 et, au fil de cette immersion, j’ai cherché à insuffler mes propres envies et sensibilités dans l’itinéraire.

« J’invite le voyageur à regarder la végétation comme un hymne silencieux »

Je suis un militant du rapprochement des peuples. Du rapprochement entre le Sud et le Nord. Les propositions culturelles de la Ville de Montpellier se distinguent en cela, en nourrissant la diversité et le dialogue. Les rives de la Méditerranée offrent cet espace singulier où, en posant le regard à 360 degrés, il devient possible de voir autrement que vers le Nord. À ce titre, Montpellier se dresse comme une estrade ouverte, un point d’appui privilégié pour se relier pleinement au Sud.

Comment doit-on décrypter votre création ?

Mon travail est conçu comme un outil d’éveil à la nature, à l’écologie et à la protection de la planète. Il s’inscrit également dans une démarche d’éducation au bien-être et à la santé, invitant chacun à porter un regard plus conscient et respectueux sur son environnement et sur soi-même.

Je l’ai nommé « Feuille de vie », pour rappeler que le végétal — et la feuille en particulier — est un souffle essentiel au cœur de la biodiversité. J’invite le voyageur à cheminer autrement, à regarder la végétation comme un hymne silencieux.

« J’ai tracé les premiers dessins avec une certaine frénésie »

Où a été imaginé ce design ? À Montpellier ? Dans votre atelier parisien ?

Mes projets, je les porte en moi. Ils mûrissent dans mon intérieur. Ils m’habitent, sans géographie. Au contraire, mon processus créatif, qui peut être plus ou moins long, se caractérise par une errance spatiale et temporelle. Ensuite, je procède à la mise en images des angles d’attaque qui matérialisent ma vision.

C’est le temps des études, des croquis, des motifs… Cette phase, je l’ai réalisée en grande partie dans mon atelier parisien. À chaque retour de mes voyages à Montpellier, je revenais chargé d’idées fleurissantes et j’ai tracé avec une certaine frénésie les premiers dessins.

Quel est votre rapport, intime, à la nature ?

La nature est ancrée dans ma culture et mon histoire personnelle. La végétation luxuriante et la biodiversité du Cameroun, mon pays natal, jouent un rôle important dans la vie quotidienne et spirituelle de la population. J’ai grandi dans cet environnement, influencé par les traditions et les croyances du peuple Bamileke où la nature est considérée comme un espace sacré dans lequel les ancêtres et les esprits sont présents.

« Créer dans l’espace publique, c’est sensibiliser le plus grand nombre sans distinction aucune »

C’est là, en territoire Bamileke, que vous avez fondé Bandjoun Station…

Bandjoun Station, c’est un centre d’art que j’ai créé en 2010, et un exemple de mon engagement pour la nature et la culture. Le centre est situé dans une zone rurale du Cameroun, entouré de jardins et de plantations où je pratique l’agriculture de manière écologique et durable. Pour moi, l’agriculture est une façon de se reconnecter à la terre. C’est une source d’inspiration et de créativité.

L’art doit-il avoir une plus grande place dans l’espace publique ?

Je veux travailler en ce sens. Depuis 2018, l’une de mes œuvres en céramique, « Célébrations », est installée sur un mur du métro de Paris. Elle est conçue comme un voyage invitant les voyageurs à la réflexion sur leur identité, la circulation des idées et le rapport à l’autre. À chaque passage, le regard se pose différemment. L’idée est la même pour la ligne 5 du tramway. C’est une œuvre mobile qui circule à travers la ville et n’obéit plus aux codes des musées. La proximité de l’œuvre avec le public fait d’elle un vecteur de médiation, d’autant plus dans une ville touristique. Je suis convaincu que créer dans l’espace public, quitte à investir des supports éclectiques, permet de sensibiliser à l’art le plus grand nombre, sans distinction de couleur, de classe sociale ou d’origine.

En janvier 2023, vous évoquiez l’idée d’un atelier à Montpellier. Où en êtes-vous de cette réflexion ?

Ce travail pour le tramway a fait naître en moi le désir de vivre dans une agglomération engagée, tournée vers une écologie forte. Cela reste un projet, mais l’envie existe, profondément.

Interview réalisée par échanges de mails.