Entre 2014 et 2020, DirectVelo donnait régulièrement des nouvelles d’anciens coureurs qui ont arrêté leur carrière cycliste après avoir longtemps été suivis par notre média dans les rangs Élites, depuis les catégories Espoirs, Juniors ou même parfois dès les Cadets. Après cinq années d’interruption, la rubrique « On a retrouvé » reprend son voyage à travers le temps et les parcours de vie. 

Pour ce premier numéro de cette version 2.0 – le 105e de la série -, DV a symboliquement choisi de venir aux nouvelles de celui qui avait remporté le premier Challenge DirectVelo Juniors il y a dix ans de cela ; Sofiane Merignat. C’était en 2015 et il avait alors devancé Pavel Sivakov d’un tout petit point. Un coup de fil empreint de nostalgie et une belle occasion pour le Provençal de rouvrir la boîte à souvenirs.

DirectVelo : Il s’est passé beaucoup de choses pour toi depuis que tu as quitté l’AVC Aix-en-Provence et les pelotons !
Sofiane Merignat : C’est vrai, le temps passe vite. Je me suis marié, j’ai eu deux enfants, un garçon et une fille, et depuis j’ai aussi changé de vie en quittant ma Provence pour Amiens, où je vis avec ma nouvelle compagne.

Un Provençal à Amiens, ça le fait ?
Ah ce n’est pas facile hein, en ce moment il caille pas mal (rire). Ce n’est pas Aubagne mais il faut bien s’y faire. Je redescends quand même tous les mois dans le sud. J’aide toujours mon frère pizzaiolo quand je suis à Aubagne. Et mon activité principale, c’est de bosser en boulangerie, à Amiens. 

« CE QUI ME REVIENT EN PREMIER, CE SONT TOUS CES MOMENTS DE PARTAGE AVEC LES COPAINS »

Roules-tu encore ?
Depuis que j’ai arrêté la compétition, j’ai surtout fait du tennis et du paddle, et je courrais aussi un peu. Mais j’avoue que maintenant, avec le travail, c’est devenu plus compliqué. J’ai encore les abdos, attention (rire). Sûrement plus pour longtemps mais je ne compte pas me laisser aller pour autant. 

Quels souvenirs gardes-tu de toutes ces années sur le vélo ?
De très bons souvenirs ! Ce sont 18 années de ma vie, c’est énorme. Ce qui me revient en premier, ce sont tous ces moments de partage avec les copains, les sorties d’entraînements entre collègues, les stages… En réalité, je crois que ça m’a davantage marqué que les courses, même que les victoires. Les sorties de 200 bornes à galérer ou à rigoler… Il n’y a pas un truc en particulier qui ressort du lot. Ce qui est marrant, c’est qu’il m’arrive parfois de me remémorer certains déplacements quand je passe devant certains endroits, où que je vois des panneaux de communes sur la route, y compris ici en Picardie.

De l’extérieur, le premier bon moment qui revient lorsque l’on évoque ton nom, c’est ton numéro en solitaire sur la Classique des Alpes, lors de l’année 2015 qui t’a vu remporter le Challenge DirectVelo Juniors !
Ah ça c’est sûr que ça reste THE victoire, c’était quand même quelque chose, un très grand souvenir. Je m’étais régalé.

« J’ALLAIS DEVENIR PAPA ET J’AI LÂCHÉ LE FIL »

Tu te voyais faire carrière, à ce moment-là ?
Franchement, oui. C’était mon but. Des choix ont fait que ça ne s’est pas bien passé mais bon…

Avec le recul, y’a-t-il un moment qui aurait, selon toi, fait basculer la balance du mauvais côté ?
Il y a eu ce fameux grave accident sur Paris-Roubaix Espoirs. J’avais réussi à faire les efforts pour revenir, j’étais super motivé. Je me suis recassé le métacarpe dans un accident de débile aux Boucles du Haut-Var l’année suivante. Mais Boris Zimine, qui était le DS du CC Etupes à ce moment-là, m’a remis dedans alors que j’étais un temps blasé. J’ai essayé de revenir au moment du Tour de Savoie-Mont-Blanc mais je n’ai pas performé du tout, j’étais sous-entraîné. À l’intersaison, j’ai voulu me relancer en filant à l’AVC Aix. Je me suis entraîné comme un barjot mais c’est là qu’est apparu le Covid… Moralement, après ce qu’il s’était déjà passé avant, avec problème sur problème, c’est devenu très dur. J’allais devenir papa en juillet et j’ai lâché le fil.

En 2021, tu avais débuté l’année à l’Essor basque, toujours avec l’AVC Aix, puis tu as disputé ta toute dernière course lors d’Annemasse-Bellegarde, avant de disparaître définitivement de la circulation alors que ce n’était que le début de saison. Pourquoi ?
J’avais appelé Jean-Mi (Bourgouin) après Annemasse-Bellegarde pour lui dire que j’allais me consacrer au Ramadan pendant quelques semaines, car c’était la période, en essayant quand même de garder un niveau convenable à l’entraînement, mais en lui faisant comprendre qu’il allait être difficile de courir. Mais finalement, je ne suis jamais revenu. C’est fou mais ça s’est fait comme ça, sans que moi-même je ne le vois vraiment venir.

« J’AI REFUSÉ UNE PROPOSITION DE LA QUICK STEP »

Cinq ans plus tôt, tu avais été stagiaire avec Delko et ainsi touché le monde professionnel du doigt…
J’ai fait un mauvais choix à un moment important, c’est le choix que je regrette le plus dans ma vie. J’ai refusé une proposition de la Quick Step. Je devais faire deux stages avec eux à Calpe, et il était prévu qu’ils me suivent, qu’ils m’accompagnent avec une possibilité de les rejoindre par la suite, du moins l’équipe réserve, si elle continuait car c’était compliqué pour eux à ce moment-là. J’avais passé des tests avec eux, j’avais rencontré Patrick Lefévère au service course. On avait même déjà imaginé que j’aille aux stages de l’équipe avec Maxime Bouet, car il était encore dans l’équipe et habitait à côté de chez moi. Mais entre-temps, j’ai aussi échangé avec Fred Rostaing (alors manager général de la défunte Conti Pro Delko, NDLR) qui m’a dit de ne pas accepter la proposition de Patrick Lefévère. Il m’a promis que j’allais être stagiaire dans l’équipe en fin de saison. J’ai dû faire un choix, sans agent ni rien à l’époque. J’étais livré à moi-même et je regrette ce choix. Je pense avoir fait plein d’erreurs. 

Bien que tu aies réellement été stagiaire chez Delko en 2016 !
Oui, je me souviens d’ailleurs que j’étais échappé et meilleur grimpeur au Tour du Doubs, pour ma première course avec l’équipe. J’ai privilégié le choix du cœur, celui d’un Provençal qui aurait pu passer pro dans une équipe marseillaise. Mais finalement, je n’ai rien eu en retour alors que j’avais le sentiment d’avoir fait le taff pendant mon stage. Je n’ai jamais su pourquoi je n’ai pas été pris. Cela dit, il faut bien avouer que je n’ai pas fait mes preuves chez les amateurs après ma grosse année Juniors. À chaque fois que je commençais à performer, je finissais toujours par avoir un pépin. J’ai l’impression de ne jamais avoir pu exploiter mon plein potentiel sur la lancée de mon année de J2. Mais c’était mon destin.

Peut-être étais-tu déjà presque au taquet chez les Juniors ?
Franchement, je ne pense pas. Je n’étais pas à 100%, j’avais encore une belle marge de progression. En 2015, j’étais dans le jeu avec plein de gars qui marchent fort depuis. D’ailleurs, je suis retombé il y a quelques temps sur le classement du GP Patton, une manche de Coupe des Nations au Luxembourg. Marc Hirschi avait gagné et j’avais terminé 5e. Bjorn Lambrecht avait fait 3 meskine, paix à son âme (le Belge est mort sur les routes du Tour de Pologne en 2019, NDLR). J’ai vu que Tadej Pogacar était là et qu’il avait fini 45e. Je pourrai dire que je l’ai battu une fois.

« J’AI ENCORE DE GROSSES CICATRICES »

Tu ne marchais pas qu’en montagne…
Mais j’étais quand même un grimpeur, c’est clair. Hormis la Classique des Alpes, l’autre grosse référence reste ma troisième place sur l’étape reine de la Ronde de l’Isard. J’adorais grimper. Mais je marchais aussi sur les parcours vallonnés sans que ce soit de la montagne. Par exemple sur la Flèche Ardéchoise, j’avais fait 2 derrière (Pavel) Sivakov. 

Tu évoquais à l’instant Bjorn Lambrecht. Sur la Ronde de l’Isard, c’est Gino Mäder qui avait gagné le jour où tu as fait 3, lui aussi mort en course depuis…
Ah mais oui c’est vrai, j’avais oublié que c’était lui qui avait gagné ! Je me souviens que j’avais laissé (Aurélien) Paret-Peintre passer pour faire 2 et prendre les bonifications car il jouait le général et qu’on était en équipe de France ensemble. Il y avait aussi (Clément) Champoussin juste derrière. C’était une étape de fou. Mais oui, c’est vrai que Gino Mäder avait fait un numéro, il était parti de loin et on ne l’avait jamais revu. Il avait gagné avec plusieurs minutes d’avance. 

Tu as, toi aussi, frôlé le drame sur un Paris-Roubaix Espoirs. En portes-tu encore des séquelles aujourd’hui ?
Je n’ai plus de séquelles dans le sens que je n’ai pas de handicap, je ne suis pas gêné, mais j’ai encore de grosses cicatrices. Et de sacrés souvenirs. C’était une sacrée galère mais paradoxalement, j’en garde aussi de bons souvenirs avec le recul. Pas de l’accident en lui-même, bien sûr, mais de tout ce qui s’en est suivi. La rééducation, le combat de tous les jours pour retrouver le niveau après m’être fait écraser. Humainement, c’était une belle période.

« ON RENTRAIT À LA MAISON À 7H DU MAT’ »

La compétition te manque-t-elle aujourd’hui, cinq ans après avoir arrêté ?
J’ai déjà imaginé reprendre. Je pense que ça me viendra. Un jour où l’autre, à 32 ans (il en a 28 aujourd’hui, NDLR), j’irai plier des courses régionales (rire). J’en ai envie au fond de moi, j’aime ça. J’ai encore du matos, j’ai tout ce qu’il faut. 

Si Patrick Lefévère retrouve ton numéro de téléphone !
(Rire) Ah là c’est cuit, il a arrêté. Ce ne sera pas pour revenir à haut-niveau mais pour s’amuser un peu. Quoi qu’il arrive, je me serai bien amusé pendant ces années sur le vélo. J’ai fait de très belles courses. (Pierre-Yves) Chatelon me faisait confiance en équipe de France Espoirs, même si les résultats n’étaient pas toujours au rendez-vous. Je me souviens notamment d’avoir remplacé (Aurélien) Paret-Peintre au dernier moment sur la Course de la Paix, en République tchèque, car il s’était blessé sur une manche de Coupe de France Pro qu’on avait fait ensemble juste avant (les Boucles de l’Aulne, NDLR). J’étais descendu en train entre-temps et j’étais remonté en camping-car avec le staff, les mécanos. Ce sont les plus beaux souvenirs.

Avec des heures et des heures sur les routes, à traverser la France et l’Europe…
Bien sûr ! Quand j’allais faire les manches de Coupe de France de cyclo-cross en Bretagne, ce n’était pas rien. On redescendait en Provence le soir-même, on déposait Corentin Navarro sur la route et son père nous filait des gâteaux. On passait la nuit sur la route et on rentrait à la maison à 7h du mat’ (rire). J’ai adoré tout ça, ces moments simples de partage entre passionnés. J’essaie toujours de suivre les copains, de garder des contacts. Sur FaceBook, quand je vois des articles de DirectVelo qui m’intéressent, je clique encore. Je regarde toujours des bouts de courses, le vélo c’est ma passion.