Le 29 décembre dernier, le Département d’État américain a autorisé le Danemark à acheter trois avions de patrouille maritime Boeing P-8A Poseidon du groupe Boeing, pour un montant total de 1.8 milliard de dollars. Et ce alors que les relations entre Washington et Copenhague n’ont jamais été aussi tendues.
Ces derniers mois, comme de nombreux autres pays européens, le Danemark a multiplié les contrats d’armement majeurs, notamment auprès du fournisseur historique du pays : les États-Unis. En juillet, Copenhague annonçait l’achat de drones de surveillance à longue portée MQ-9B SkyGuardians. En octobre, le pays déclarait son intention d’acheter 16 chasseurs F-35 supplémentaires (qui viennent s’ajouter aux 27 déjà commandés) mais aussi de participer au développement de drones CCA (Collaborative Combat Aircraft), destinés à escorter les F-35 et les futurs chasseurs furtifs américains F-47.
Depuis quelques mois, le pays faisait également part de son intention d’acheter de nouveaux avions de patrouille maritime à longue portée, en l’occurrence des P-8 Poseidon basés sur des cellules de Boeing 737. C’est dans ce cadre que, le 29 décembre, le Département d’État américain a annoncé l’autorisation de vente de trois P-8A Poseidon et d’un lot d’équipements de mission pour un montant de 1.8 milliard de dollars, dans le cadre des procédures FMS (Foreign Military Sales).
Après le Royaume-Uni et la Norvège, l’Allemagne est le plus récent client européen du P-8 Poseidon. Si la vente est actée, le Danemark en deviendra le quatrième.
Pour l’heure, cependant, aucun contrat n’a été signé, et aucune commande officiellement passée. Le FMS permet simplement d’autoriser l’exportation, en définissant une enveloppe maximale d’équipements pouvant être acquis dans le cadre de cette procédure. Il faut dire que, pour Copenhague, l’équation est loin d’être simple : le besoin pour un avion de patrouille maritime est en effet urgent afin de sécuriser l’Arctique et le Groenland. Groenland qui, ces derniers mois, est surtout menacé d’annexion par les États-Unis eux-mêmes.
Dès son retour à la Maison blanche, l’administration Trump a en effet fait savoir qu’elle comptait bien imposer rapidement l’achat ou même l’annexion du Groenland, nation constitutive du royaume du Danemark, afin de « renforcer la sphère de sécurité américaine », notamment pour le contrôle des accès à l’Atlantique par le GIUK. Pour le moment, les efforts américains en ce sens sont principalement diplomatiques, mais n’en restent pas moins agressifs. Le 22 décembre, Donald Trump a ainsi annoncé la nomination d’un envoyé spécial au Groenland, ce qui avait provoqué la colère du gouvernement danois, poussant la première ministre Mette Frederiksen à demander aux États-Unis de cesser leurs menaces d’annexion. Et ce dimanche 4 janvier, le lendemain de l’enlèvement du président vénézuélien par des forces spéciales américaines, le président Trump a rappelé que les États-Unis ont « besoin du Groenland du point de vue de la sécurité nationale, et le Danemark ne sera pas en mesure de s’en occuper », avant d’annoncer qu’il comptait s’occuper du Groenland dans les deux prochains mois.
En l’absence de concurrence moderne, le P-8 s’est imposé mondialement comme la référence en matière de patrouille maritime à longue portée.
Dans un tel contexte, il semble ainsi difficile d’imaginer les autorités danoises donner leur accord pour l’achat d’avions américains justement destinés à protéger des territoires nordiques convoités par ces mêmes Américains. Pourtant, la politique d’achats d’armements américains par le Danemark constitue peut-être l’une de ses meilleures cartes sur le front diplomatique. D’une part, il s’agit probablement de donner des gages à Washington, en rappelant l’engagement historique du Danemark auprès de l’OTAN et des États-Unis, et en montrant la volonté de persévérer dans cette voie. D’autre part, le renforcement des moyens militaires danois – qui plus est avec des équipements d’origine américaine – vient déjouer une partie du narratif américain, qui prétend que le Danemark n’a pas les moyens d’empêcher le Groenland de glisser lentement vers la sphère d’influence russe, voire chinoise, notamment en cas d’indépendance.
De plus, comme pour les F-35, l’achat de P-8 Poseidon (déjà opéré aux Etats-Unis, en Norvège, au Royaume-Uni et en Allemagne) permettrait au Danemark de proposer des alternatives diplomatiques à une vente (ou une invasion) du Groenland, par exemple en promouvant le développement d’actions conjointes de l’OTAN dans la région, en promettant d’autres acquisitions massives d’armements américains, ou encore en finançant de nouvelles bases militaires au Groenland pouvant être utilisées conjointement par les forces danoises et américaines.
Pour l’heure, la protection de l’espace maritime danois est assuré par quatre avions de surveillance maritime CL-604.
Au-delà de cette très délicate question diplomatique, l’acquisition de P-8 Poseidon par le Danemark semblerait parfaitement logique. Pour l’heure, la force aérienne royale danoise ne dispose que d’une poignée de petits Challenger CL-604 non-armés pour des opérations de surveillance maritime. Alors que les activités navales russes se renforcent tant dans l’Arctique que dans l’Atlantique, le besoin pour un appareil armé, de plus longue allonge et doté de meilleurs capteurs est évoqué depuis au moins 2023. Déjà, le Poseidon était cité comme le meilleur choix pour le Danemark, non seulement parce qu’il n’existe pas encore de réelle concurrence occidentale (l’A321 MPA d’Airbus n’est pas attendu avant le début de la prochaine décennie), mais surtout parce qu’il permettrait de renforcer les liens opérationnels puissants qui lient les forces armées danoises à leurs homologues norvégiennes et britanniques.
Basé sur une cellule d’avion de ligne Boeng 737, le P-8 Poseidon embarque une boule optronique MX-20, un radar air-mer AN/APY-10, une suite acoustique complète, ainsi que des torpilles Mk54, des missiles antinavires Harpoon, des missiles de croisière LRASM ou encore des mines navales intelligentes. L’avion peut aussi travailler en étroite collaboration avec les drones MQ-9B SkyGuardian et SeaGuardian, une solution déjà adoptée par la marine allemande, et qui pourrait également séduire le Danemark.
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