Un choc entre la France et l’Irlande en semaine pour lancer le Tournoi des 6 Nations : du jamais-vu. Entre impératifs olympiques, enjeux d’audience et bouleversement des habitudes, cette programmation inédite en 2026 ne laisse pas indifférent.
Dans un mois, jour pour jour, le Tournoi des 6 Nations 2026 s’ouvrira de manière aussi spectaculaire qu’inhabituelle : le jeudi 5 février, le XV de France recevra l’Irlande dans un choc inaugural qui fait déjà saliver les supporters tricolores. Une affiche de très haut niveau, entre deux des nations majeures du rugby européen, et un rendez-vous attendu à plus d’un titre.
Sur le plan sportif, cette rencontre pourrait marquer le grand retour d’Antoine Dupont sous le maillot bleu, près d’un an après sa grave blessure au genou droit. Le capitaine emblématique du XV de France, absent lors de la dernière tournée et longtemps incertain, devrait retrouver la compétition internationale à l’occasion de ce match de gala. Un symbole fort pour l’équipe de Fabien Galthié, engagée dans un nouveau cycle avec l’ambition affichée de reconquérir le trophée.
Mais en ce début d’année, ce n’est pas tant la présence annoncée de Dupont que la programmation de cette rencontre qui marque les esprits. Car France – Irlande se disputera un jeudi soir, une première absolue dans l’histoire du Tournoi. Jusqu’ici, les matchs étaient traditionnellement programmés le vendredi, le samedi ou le dimanche ; jamais en semaine hors ouverture exceptionnelle.
En prime time
Cette décision trouve son origine dans le calendrier international. La cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques d’hiver est en effet prévue le vendredi 6 février à Milan. Afin d’éviter toute concurrence avec cet événement planétaire, les organisateurs ont choisi d’avancer le match d’ouverture au jeudi. Un choix validé lors de la dernière renégociation des droits télévisés, à la demande de France Télévisions, diffuseur historique de la compétition.
France – Irlande sera donc retransmis le jeudi mais en prime time sur France 2, confirmant son statut d’affiche majeure. Cette case est la meilleure possible en termes d’audience, avec celle du dimanche soir. Ce sont les deux soirs où les chaînes de télévision réalisent leur meilleur score et notamment quand elles diffusent du sport.
Les deux rencontres suivantes des Bleus, Galles – France (15 février) et France – Italie (22 février) pourraient, elles, être diffusées par TF1, nouvel acteur entré dans le paysage audiovisuel du rugby international. Deux matchs programmés l’après-midi, à l’inverse des chocs face à l’Irlande et à l’Angleterre, réservés aux grandes soirées.
Pour les téléspectateurs comme pour les supporters, les habitudes seront donc bousculées. En 2026, le rugby international s’invitera dès le jeudi soir, preuve que le 6 Nations continue d’évoluer, au croisement des impératifs sportifs, médiatiques et événementiels.
« Nous ne voulions pas entrer en guerre contre France TV »
Jean-Marc Lhermet, vice-président de la FFR :
« Cette programmation du match d’ouverture contre l’Irlande nous a forcément perturbé. Nous avions déjà pas mal avancé sur l’organisation. Certes, nous n’avions rien lancé en termes de billetterie mais les réservations de stade, tout ce qui touche de près ou de loin à la logistique, avait été prévu pour le vendredi. Et puis, malgré tout, au niveau du public, en jouant le jeudi, on se coupe d’une grande partie de la province. Et en jouant en milieu de semaine, nous aurons quasi-exclusivement un public parisien. C’est, entre guillemets, un petit point noir. Avec un match un vendredi soir, les gens peuvent venir de partout en France. Certes, il faut, pour certains, poser une après-midi de congés mais les gens venant de province peuvent en profiter pour s’offrir un week-end parisien. On se prive donc d’une certaine frange de population, mais aussi des enfants, des jeunes, parce que le lendemain, il y a école et que les parents ne sont pas forcément enclins à les emmener dans ces conditions. Ce qui nous anime à la FFR, et ce qui nous guide dans la façon dont on veut programmer nos matchs, c’est d’essayer de s’adresser au plus grand nombre possible. Malheureusement, on ne coche pas forcément toutes les cases en jouant le jeudi. Maintenant, dans la mesure où c’est du ponctuel, et que, de toute façon, on pouvait pas faire autrement, nous nous sommes adaptés. Nous ne voulions vraiment pas entrer en guerre contre FranceTV sur un tel sujet. C’est, et nous espérons que ça restera, la seule et unique fois. » A.B.
« Nous y sommes habitués en Pro D2 »
Alain Carré, président de Colomiers et de l’UCPR (syndicat des présidents de clubs professionnels) :
« Nous nous sommes habitués, en ProD2, à avoir des matchs le jeudi soir. Notre public, je crois, s’est habitué. On ne fait pas moins de monde, à une ou deux exceptions près. Pour les places avec hospitalités, destinées aux entreprises, c’est un soir intéressant. Leurs salariés, clients ou invités, sont présents et plus disponibles que le week-end. Pour le match des Bleus, je comprends la problématique. Le rugby a maintes fois démontré sa capacité d’adaptation. Les JO sont un évènement planétaire, qui se déroule à deux pas de la France, avec le même diffuseur. Il y a donc une véritable cohérence à décaler de vingt-quatre heures la rencontre. Le Tournoi uniquement le samedi, c’est terminé. Il y a déjà eu des rencontres le vendredi soir, il y en a systématiquement le dimanche. Alors, le jeudi soir, pourquoi pas. C’est vrai que cela peut être handicapant pour les supporters, notamment étrangers, mais le football, avec les Coupes d’Europe disputées en semaine, démontre le contraire. » P.-L. G.
« Un arbitrage avec le match à Lille »
Franck Lemann, président de la Fédération française des supporters de rugby :
« Franchement, on pensait que ce serait très dur, qu’il n’y aurait que des Parisiens et que ce serait compliqué de remplir le Stade de France. Du haut des deux cents places que l’on achète, il n’y a eu aucun souci. Tout s’est vendu en deux jours. Je n’étais pas fan de l’idée non plus de déplacer le match au samedi, même si je comprends l’importance de la programmation pour les diffuseurs et la contrainte des Jeux Olympiques d’hiver. À l’arrivée, je suis persuadé qu’il y aura quand même une très belle ambiance. L’impact vaut surtout pour les gens qui viennent de province et qui vont sûrement être amenés à rester sur Paris, peut-être même qu’ils y passeront le week-end. Le principal souci que je vois est que ça complique la venue au France-Italie qui se disputera à Lille un dimanche. Quand les matchs sont le week-end, on peut faire l’aller-retour sur le samedi et dimanche. Là, la majorité de nos adhérents et des gens qui vont venir pour l’Irlande vont devoir poser des jours de congés. Et comme il faudra aussi en poser pour aller à Lille, sur le lundi notamment, ça peut occasionner un arbitrage entre les deux rencontres. C’est ce que l’on a constaté chez nos adhérents. Quand on est passionné, on s’adapte mais on ne peut pas tout faire non plus. Après, sur la programmation au jeudi en tant que telle, nous y sommes moins habitués que les supporters de foot qui sont, eux, confrontés régulièrement à des matchs en semaine. Je pense que c’est seulement dû aux JO, je n’imagine pas que ça puisse devenir pérenne. » V. B.
« Trois jours en moins pour Galthié et les Bleus »
Philippe Saint-André, ancien sélectionneur du XV de France
« C’est handicapant selon moi sur deux éléments. Tout d’abord, pour Fabien Galthié, jouer le jeudi soir, c’est trois jours de préparation en moins. Je suis persuadé qu’il a déjà anticipé, notamment en programment sûrement sa plus grosse séance vitesse-volume le week-end précédent. Habituellement-et on l’a vu par le passé-Galthié aime bien laisser à ses joueurs pas mal de repos le week-end précédent le Tournoi des 6 Nations. Il aime les préserver.
Là, certes, ils ne joueront pas en Top14 la semaine d’avant, contrairement à quand j’étais en poste, mais ils vont travailler dur à Marcoussis. C’est plus embêtant pour nous que pour les Irlandais qui seront déjà tous ensemble depuis la mi-janvier une fois les deux journées de Champions Cup passées. Or, nous, de par la convention, les vingt-troisjoueurs ne sont « protégés » que quinze jours avant. Alors, si tu enlèves trois jours… Galthié va forcément travailler dans une certaine urgence.
Après, je pense aux supporters. Le Tournoi des 6 Nations, c’est aussi la province qui monte à Paris passer un week-end sympa. Là, en pleine semaine, il y a encore des Français qui travaillent ! » P.-L.G.
« On fait face à un engouement exceptionnel »
Igor Juzon, PDG du groupe Eventeam, agence évènementielle habilitée à vendre des hospitalités de la FFR :
« Votre coup de fil m’a fait prendre conscience d’une chose : ce Tournoi 2026 sera notre vingt-sixième avec Eventeam. De mémoire, nous n’avions jamais connu une ouverture d’un 6Nations un jeudi soir. Nous avions déjà eu ce débat quand l’ouverture avait eu lieu un vendredi au lieu du samedi. Mais cette compétition est tellement magique, tellement puissante, que l’on ne veut pas qu’elle change, qu’elle reste telle quelle. Après, il y a aussi des circonstances exceptionnelles qui font que l’on doit s’adapter. En l’occurrence, la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques d’hiver programmée au vendredi. C’est très bien que l’on évite d’avoir ces deux évènements sur le même jour car sinon, on aurait créé beaucoup de frustration. En tout cas, en tant que professionnel, je peux vous dire que nos ventes marchent très fort. On fait face à un engouement exceptionnel et cette date du jeudi n’a rien changé. L’équipe de France séduit, pratique un beau rugby et j’ai l’impression que les gens se sont adaptés. De ce que je sais, il n’y a plus de billet disponible à la vente. J’ai donc l’impression que les gens se sont organisés, et même ceux de la province, à qui j’appartiens. Et je le vois sur nos autres évènements car nous ne vendons pas que du rugby : même s’ils sont organisés en semaine, les évènements majeurs comme les concerts ou les évènements sportifs attirent toujours autant de monde qui s’organisent exceptionnellement. » S. V.
« Ne pas être en frontal avec les JO »
Matthieu Lartot, commentateur des matchs de rugby pour France TV :
« La seule raison qui explique l’ouverture du Tournoi des 6 Nations le jeudi soir cette année, c’est la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques d’hiver de Milan-Cortina qui est le vendredi 6 février au soir. Et nous ne voulions pas mettre ces deux événements France TV en frontal. » J.S.
« Je ne peux pas poser deux jours pour monter à Paris »
Patrick Favre, supporter des Bleus de Béziers :
« C’est un match que je regarderai forcément devant mon écran de télévision. C’est dommage car j’ai pour l’habitude de me faire un match tous les deux ou trois ans à Paris. Or, les années paires, le crunch est inabordable et il ne reste que les rencontres face à l’Irlande ou l’Italie. Vous comprenez facilement que je préfère le XV du trèfle. Mais là, pour cette opposition qui se disputera en soirée, il aurait fallu que je pose deux jours pour monter à Paris. Pas simple à vendre à la fois à mon épouse et à mon employeur. Je resterai chez moi. Dommage ! » P.-L.G.