« J’ai la chance de faire de la musique avec mes pieds ! » sourit Ana Pérez, qui considère son corps comme un instrument de musique. La danseuse flamenca marseillaise de 34 ans, soutenue par le Théâtre de la Ville à Paris, le Ballet national de Marseille (BNM) et le réseau de théâtres publics en région, avait ainsi présenté son Concerto en 37 1/2, sa pointure de chaussure, dialogue entre un orchestre électronique et une danseuse. C’est donc en toute liberté qu’elle revisite une culture profondément ancrée en elle. « J’ai beau faire des créations contemporaines, le flamenco traditionnel des familles me touche de plus en plus, explique-t-elle. Cet art puissant me fait vibrer, j’aime les moments de fête, quand ça chante et quand ça danse, ce n’est pas un spectacle, c’est une célébration à laquelle tout le monde participe. »
Dans le ventre de sa mère
Le flamenco l’a toujours bercée, avant même sa naissance, puisque sa mère, Maria Pérez, fondatrice du centre Solea à Marseille, dansait et animait déjà des tablaos lorsqu’elle la portait dans son ventre. Fille de Maria Pérez donc, danseuse d’origine espagnole, et de Patrick Servius, danseur contemporain d’origine martiniquaise, Ana est le fruit de ces métissages et de ces danses. « Le flamenco, c’est un art métissé dès son origine, rappelle-t-elle. Cette danse a été inventée par le peuple gitan d’Andalousie, à une époque où le sud de l’Espagne était aussi peuplé par des Maures et des Juifs. »
Formée à l’école de sa mère, puis danseuse au sein de groupe Grenade de Josette Baïz, Ana grandit à Marseille. À 18 ans, son baccalauréat en poche, elle part se former à Séville, berceau du flamenco, où elle restera huit ans. Elle côtoie des maîtres tels que Pilar Ortega, fréquente les écoles, les tablaos, avant d’intégrer la compagnie Flamenco Vivo de Luis de la Carrasca, avec laquelle elle parcourt le monde.
En 2017, Ana revient dans sa ville natale et crée sa compagnie à Marseille. Sa rencontre avec le guitariste flamenco José Sanchez est déterminante : ensemble, ils ne cessent d’inventer de nouvelles formes, Concerto en 37 1/2 (2023), L’envol du Tacon (2024), Stans (2025). Guitariste, José Sanchez joue aussi du théorbe, un luth utilisé dans la musique baroque. « Après Concerto en 37 1/2, nous nous sommes demandé ce que l’on pouvait faire d’encore plus fou, raconte Ana Pérez. Nous sommes fascinés par le Requiem de Pergolèse : c’est une pièce sombre percée de lumière ! J’ai demandé à José de composer un Requiem, le résultat est étonnant ».
Le « Stabat Mater », une mère qui se tient debout
Les deux artistes se sont basés sur le poème religieux du Moyen-Âge, Stabat Mater, et ont imaginé une version profane en espagnol mise en musique par José Sanchez. « Le Stabat Mater évoque la figure d’une mère debout face au supplice de la perte de son enfant, et par extension pour moi, toute personne qui se tient debout dans l’adversité ».
Quelle filiation trouver entre la musique baroque et le flamenco ? Pour Ana Pérez, la douleur et la dignité sont des points essentiels à ces deux arts. « Le flamenco exprime aussi la souffrance, celle d’un peuple marginalisé, le peuple gitan, qui pousse un cri, et ce cri devient un art. »
C’est cette force de résilience que raconte sur scène Stabat Mater, les Voix du corps. Pour la première fois, Ana Pérez s’est entourée d’autres danseuses, Miranda Alfonso, Marina Paje, venues d’Espagne, aux côtés du chanteur Alberto Garcia et du guitariste José Sanchez. Une grande forme, qui, après Marseille, partira en tournée dans toute la France.
« Stabat Mater – Les voix du corps », les 8 et 9 janvier à Klap, Maison pour la danse à Marseille, 5€ (complet). Puis le 11 janvier à l’Usine à Istres et le 19 mars au théâtre Durance à Château-Arnoux.