Quand on lui demande s’il a toujours voulu devenir médecin, Philippe Collin n’hésite pas longtemps avant de répondre. Du temps où il vivait chez ses parents dans un quartier populaire d’Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, le médecin était celui qu’on allait voir quand on était malade. Une personne qu’on admire et qu’on respecte. Mais dont l’aura brille tellement fort qu’on s’imagine qu’elle trace une ligne infranchissable entre ceux nés du bon côté de la barrière, et les autres.

« Devenir médecin, ce n’était pas un objectif, ni même un rêve, se souvient Philippe Collin. Je me rappelle, une fois, alors que j’étudiais pour devenir infirmier, j’avais dit à mon père que j’envisageais de poursuivre des études de médecin. Il m’a répondu :  »Écoute, il faut être sérieux quand même. » Ce n’était pas notre monde. Dans ma famille, dans mon milieu social, ce n’était tout simplement pas concevable. »

Issu d’un milieu populaire, Philippe Collin n’avait jamais imaginé devenir médecin.Issu d’un milieu populaire, Philippe Collin n’avait jamais imaginé devenir médecin. (Laura Ayad/Le Télégramme)Le premier diplômé de sa famille

Trente-cinq ans plus tard, force est de constater que Philippe Collin est parvenu à tordre le cou à la fatalité. Après une brève carrière en tant qu’infirmier, le jeune soignant d’Aulnay-sous-Bois est devenu chirurgien. Depuis 23 ans, il exerce à l’hôpital privé Saint-Grégoire, près de Rennes. Spécialiste de l’épaule, il compte parmi les meilleurs experts du pays. « Le grand ponte de l’épaule », c’est lui, résume Sébastien. À quelques semaines des fêtes de fin d’année, cet artisan n’a pas hésité quand une douleur a commencé à irradier dans son épaule. « Dans le coin, il a très bonne réputation. On a de la chance d’avoir une star comme lui », insiste-t-il.

Depuis qu’il est spécialiste de l’épaule, Philippe Collin a pratiqué plus de 20 000 opérations.Depuis qu’il est spécialiste de l’épaule, Philippe Collin a pratiqué plus de 20 000 opérations. (Laura Ayad/Le Télégramme)

Au départ pourtant, la trajectoire de Philippe Collin n’est pas celle d’une « star ». Plutôt celle d’un jeune homme dissipé, qui peine à trouver sa place sur les bancs du collège-lycée. « Ce n’était pas bien parti, reconnaît le chirurgien. À l’école, je n’étais pas un élève studieux, je ne faisais pas partie des bosseurs… J’enchaînais les mauvaises notes. »

Malgré tout, le jeune homme s’accroche. Au début des années 1980, il décroche son baccalauréat littéraire au rattrapage. Un sésame qu’il est le premier, dans sa famille, à recevoir. « Mes parents n’avaient aucun diplôme, confirme Philippe Collin. Ils ont tous les deux quitté l’école tôt, pour travailler. Mon père n’avait que son certificat d’études. »

Spécialiste de l’épaule, Philippe Collin est considéré comme l’un des meilleurs dans sa spécialité. Son travail a d’ailleurs été récompensé par le Hawkins Award, remis par la société américaine des chirurgiens de l’épaule.Spécialiste de l’épaule, Philippe Collin est considéré comme l’un des meilleurs dans sa spécialité. Son travail a d’ailleurs été récompensé par le Hawkins Award, remis par la société américaine des chirurgiens de l’épaule. (Laura Ayad/Le Télégramme)Quand l’inatteignable devient tangible

Adepte d’activité physique, le jeune étudiant se voit un temps devenir kinésithérapeute. Mais il rate le concours et s’inscrit finalement en école d’infirmier, à la faculté de Bobigny. Rapidement, le jeune étudiant est happé par l’univers captivant bien qu’aseptisé de l’hôpital. « Et puis, une nuit, alors que je travaillais aux urgences, on a reçu un patient qui avait une jambe fracturée. J’ai demandé au chirurgien de garde si je pouvais assister à l’opération, ce qu’il a accepté, raconte le médecin. L’opération m’a ébahi. J’ai trouvé ça incroyable qu’une personne rentre au bloc avec une jambe à angle droit et en ressorte avec une jambe droite… C’était fabuleux. »

Le mot d’ordre du docteur Collin ? « Vivre comme si on allait mourir demain et apprendre comme si on allait vivre de façon éternelle. »Le mot d’ordre du docteur Collin ? « Vivre comme si on allait mourir demain et apprendre comme si on allait vivre de façon éternelle. » (Laura Ayad/Le Télégramme)

Alors qu’il ne l’avait jusqu’à présent jamais envisagé, le gamin d’Aulnay-sous-Bois se prend à rêver de la particule « Dr » associée à son nom. Mieux même : il en fait un objectif. « J’ai décidé de rejoindre un cursus proposé par ma faculté aux paramédicaux pour leur permettre de devenir médecin. On passait le même concours que les carabins, mais on avait des points en plus si on travaillait au moins 40 heures par semaine comme infirmier, expose Philippe Collin. C’était intense. Mais je ne peux pas dire que ça a été dur : le plus dur, ç’aurait été de me dire toute ma vie que j’aurais dû essayer. »

J’ai longtemps dit :  »Quand on veut, on peut ». Ce qui est faux, je crois. Par contre, quand on peut, on doit’. Ça, j’en suis certain.

« Quand on peut, on doit »

Le concours de médecine en poche, Philippe Collin gravit rapidement les échelons. S’il excelle au bloc, un collègue lui conseille de réserver une partie de son temps à la recherche clinique. Un conseil porteur, en témoigne le chirurgien : « Ça m’a permis de me dépasser pour viser toujours plus haut. Les pilotes de chasse sont d’abord d’excellents ingénieurs. Avant de savoir bien piloter un avion, il faut savoir comment il est conçu. »

S’il a exercé le métier d’infirmier pendant quatre ans seulement, Philippe Collin assure que cette expérience lui a beaucoup appris. « Je crois que ça m’a apporté un regard plus complet sur le soin. Je trouve d’ailleurs que davantage de paramédicaux devraient pouvoir devenir médecin. » Mais dans une société où l’on catégorise tout et tout le monde, la bascule est complexe. Philippe Collin le sait : s’il a longtemps cru en la méritocratie comme en un absolu, le chirurgien est aujourd’hui plus nuancé. « J’ai longtemps dit :  »Quand on veut, on peut ». Ce qui est faux, je crois. Par contre, quand on peut, on doit. Ça, j’en suis certain. »