l’essentiel
Il y a trente ans, le 7 janvier 1996, le Stade Toulousain remportait la première Coupe d’Europe de rugby face à Cardiff. A jamais les premiers peuvent aujourd’hui clamer les Toulousains. Hervé Manent, troisième ligne aile de cette équipe, raconte l’épopée européenne.

Alors, 30 ans, c’est loin, c’est près ?

Alors, c’est loin pour le sportif, c’est toujours proche pour l’homme émotionnellement. Parce que c’est un événement qu’on soupçonnait comme historique. Je me souviens de ces mots avant la finale que cette compétition, c’était la première. Et qu’à partir du moment où c’est la première, dans la culture du club rouge et noir, il faut qu’on soit les premiers à la gagner. Comme toutes les compétitions. Et puis, elle nous sortait des frontières domestiques : un club roumain, Trévise, un club gallois et Cardiff. Cela nous sortait un petit peu vraiment de notre compétition, du championnat qu’on connaissait et qu’on dominait. On était plutôt bien à ce moment-là. On était deux fois champion de France à titre. Il fallait qu’on aille voir autre chose. Et compétiteurs comme nous l’étions, cela nous a amené à nous engager immédiatement dedans. Et quand on a vu la perspective de rencontrer en finale Cardiff avec au moins quinze joueurs de l’équipe nationale du pays de Galles à l’Arms Park…

Vous aviez vraiment conscience qu’à l’époque, vous seriez à jamais les premiers en cas de victoire ?

À partir du moment où c’était la première compétition, on était engagés de toute façon consciemment ou inconsciemment dans quelque chose qu’il fallait gagner. On venait de gagner le championnat et le challenge Yves-du-Manoir, au niveau national. Là, il y a une nouvelle compétition qui arrivait, mais il était hors de question que cette troisième compétition, on ne la gagne pas. En plus, à ce moment-là, le calendrier est complètement tordu : on est au mois de janvier, c’est après la première partie du championnat, juste avant le tournoi, les internationaux vont disparaître comme chaque année… C’est un creux de saison et on joue une demi-finale de coupe d’Europe le 30 décembre. C’est très particulier, mais il fallait le faire. Avant cette finale, aucun rugbyman ne pouvait dire qu’il avait été champion d’Europe.

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Mais qui vous a mis cette idée dans la tête d’être à jamais les premiers ? Vous les joueurs ou les discours des dirigeants, des entraîneurs ?

À l’échelle du Stade Toulousain, et je pense à l’équipe de Jean Fabre et du Masters en 1989, il y avait déjà cette idée d’aller chercher de la culture rugbystique en dehors des frontières. C’était déjà dans les gènes et dans le cadre du club. Saisir la première occasion d’être meilleur ailleurs. Ceux qui n’étaient pas internationaux comme moi avaient cette envie-là d’écouter. Ceux qui étaient internationaux avaient envie de se jauger. Et évidemment après, il y avait le staff qui était ultracompétiteur, très exigeant. Il a appuyé sur le bouton, mais il n’a pas eu besoin d’appuyer très fort.

Quel est le souvenir le plus atypique de la campagne européenne, Constanza en Roumanie ?

Alors, il se trouve que moi, je ne fais pas ce déplacement parce que je suis blessé. Mais mes coéquipiers m’ont raconté : les militaires qui balayaient les tribunes, un stade plus que vieillot, la presse locale qui s’était servie du logo du TFC pour annoncer le match. Ils parlaient du Rugby Toulouse Football Club.

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Il y a aussi cette réception de Trevise en quarts de finale. Plutôt inattendu de trouver l’équipe italienne là…

Oui avec dans ses rangs Michaël Lynagh, l’historique numéro 10 australien. Et c’est une équipe qui nous a posé quelques soucis. On ne les a pas dominés de la tête et des épaules (NDLR : victoire 18-9). Et puis, c’était une compétition courte qui mettait de la pression sur chaque match en fait. C’était quasiment que des phases de finale avec des matchs couperets.

Et puis, des prolongations pour la première finale, ce n’était pas banal non plus…

C’est dingue, c’est dingue. Moi, je me souviens du rythme du premier quart d’heure. Cela allait à 2 000. Beaucoup de circulation, une jolie défense en face, beaucoup d’engagement. Un pack très costaud côté gallois. Et puis des prolongations. Des vrais doutes quand même. Sincèrement, sur toutes les finales jouées avec le Stade, c’est peut-être celle-là où on a réellement le plus douté. On coupe court à deux ou trois offensives galloises qui peuvent nous mettre la tête dans le seau. Et puis ça se joue à trois points. Le pied de Christophe Deylaud…

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Quel souvenir matériel gardez-vous aujourd’hui de cette finale ?

Le maillot de la finale que j’ai fait encadrer par Patrick Tabacco il n’y a pas longtemps. Mes maillots de titres, je les ai gardés précieusement en patrimoine pour mes enfants. Je l’ai dans ma maison. Il est en bonne place. Il est là et il m’accompagne même si je ne le touche pas tous les jours. Mais vous savez, je crois qu’il a fallu tout ce temps pour prendre conscience de manière plus globale de ce titre-là. Mais il y a cette date du 7 janvier, chaque année. Cette date, elle est ancrée. Et c’est maintenant, je crois, avec énormément de recul qu’on commence à prendre conscience de tout ce qu’on a fait.

Et le maillot, c’est le président qui vous l’avait donné ou vous avez oublié de le rendre (sourire) ?

Ah non je l’avais échangé. C’est le maillot de mon homologue numéro 7. Jones il s’appelait. Pas Adams, ni Davis, Jones. Curieux pour un Gallois (rires).

À l’époque, vous étiez un petit jeune dans le groupe…

Ah oui, j’ai 24 ans et demi. Et c’est ma troisième saison dans le groupe. C’est la première saison où je démarre beaucoup de matchs et où je suis dans la peau de titulaire. Sachant qu’à l’époque, ce n’était pas le même fonctionnement qu’aujourd’hui. Oui, ça tournait moins. Ça tournait avec deux ou trois remplaçants. Et donc ça avait un peu plus de poids encore. Et puis, ce fut encore le cas en finale du championnat de France, au mois de juin, 5 mois plus tard, contre les Brivistes.

Et avant d’intégrer le groupe, il y a un joueur que vous admiriez ?

Alors, il y a évidemment pour le joueur issu de Mazères-Cassagne que je suis, Albert Cigagna. C’était mon exemple. Après, moi quand je suis arrivé en 1981 au Stade Toulousain, à 20 ans, directement depuis Mazères, quand je rentrais le week-end chez mes parents, je me retrouvais dans ma piaule d’adolescent avec des photos de mecs avec qui je m’entraînais dans la semaine. Donc, c’était déjà un club qui pour moi était idyllique et un vrai objectif. J’ai toujours eu un regard particulier pour des garçons comme Patrice Soula, Claude Portolan, des garçons comme ça, qui faisaient partie de ceux d’avant, qui avaient joué, les titres 1985, 1986, 1989. Et après, je ne parle même pas des joueurs extraordinaires, monstrueux : Thomas Castaignède, Christophe Deylaud. Jérôme Cazalbou également. Cazalbou-Deylaud, quelle charnière… Ce collectif, il reposait sur ces deux mecs-là qui étaient costauds, qui étaient d’une lucidité, d’une maîtrise. C’est un vrai collectif. Rentrer dans ce groupe, pour moi, c’était le summum. Je rêvais de jouer au haut niveau, mais quand même, je n’aurais jamais imaginé arriver directement à Toulouse. Ce n’était pas le syndrome de l’imposteur, mais pas loin. Je partais de loin, je venais de nulle part, je n’ai jamais connu les Reichel, je ne connaissais pas les sélections de jeunes.

Pour un titre de champion d’Europe historique…

Très honnêtement, on peut dire premier à jamais. Dans 20 ans, dans 100 ans. Chaque numéro. Le premier numéro 7 champion d’Europe de l’Histoire de rugby, à jamais, c’est moi. Le maillot, il est là. On dit ce qu’on veut mais c’est fait, quoi. Il fallait le faire.