La barre de verre et d’aluminium, monument de l’avant-garde des années 1960, surplombe de ses dix-sept étages la rue du Commandant-Mouchotte, dans le XIVe arrondissement de Paris. Le plus grand ensemble de la capitale, signé Jean Dubuisson, intrigue et fascine autant qu’il révulse. Reste que jusqu’ici, ses 2 500 habitants semblaient trouver leur compte dans ce qu’on a appelé depuis les Trente glorieuses « le village dans la ville ».

Aujourd’hui, s’y joue pourtant une bataille rangée entre les partisans de l’épure fonctionnaliste, attachés à l’architecture patrimoniale, et les nouveaux venus, plus prompts à une rénovation énergétique lourde qui ferait fie de ce géant de verre.

Une pétition adressée à Rachida Dati pour protéger l’immeuble

En jeu, la façade d’origine, cet « écossais Dubuisson » qui selon le scénario privilégié pourrait tomber. En octobre, l’association d’habitants Sauvons Mouchotte a lancé une pétition pour demander l’inscription en urgence de l’immeuble au titre des monuments historique.

Près de 11 900 signataires réclament ainsi à la ministre de la Culture Rachida Dati la protection de ce bijou d’architecture pour éviter la dépose de sa façade emblématique. La première du genre construite en France pour un immeuble de logements.

L’immeuble en « L », déjà labellisé architecture contemporaine remarquable par la Direction régionale des affaires culturelles (Drac) depuis 2010, est divisé en deux copropriétés. Le « 8-20 » et le « 26 » rue du Commandant-Mouchotte. Or, le numéro 26 est majoritairement détenu par le bailleur In’li qui possède 172 logements sur les 317 de la copropriété.

L'immeuble Mouchotte est labellisé Architecture contemporaine remarquable par la Drac depuis 2010. La façade dessinée par Jean Dubuisson au sortir des années 50 et livrée en 1966 est la première conçue en aluminium et en verre en France. LP/J-B.Q.L’immeuble Mouchotte est labellisé Architecture contemporaine remarquable par la Drac depuis 2010. La façade dessinée par Jean Dubuisson au sortir des années 50 et livrée en 1966 est la première conçue en aluminium et en verre en France. LP/J-B.Q.

Le diagnostic collectif de performance énergétique (DPE) de cette partie de l’immeuble a été classé F. Ce qui implique que, conformément à la loi Climat et Résilience, il sera pour le bailleur impossible de mettre ces logements en location à partir de 2028. Le « 8-20 » a quant à lui été classé E, laissant aux propriétaires la latitude de louer. Le détail peut sembler technique, mais c’est là le nœud du conflit qui oppose les habitants.

« Changer la façade est une absurdité »

« In’li emporte toutes les voix dans les assemblées générales. La dernière qui s’est tenue en mai dernier a acté le changement de façade et le lancement d’études pour 400 000 euros. On ne dit pas qu’il ne faut pas faire de travaux, on pourrait remplacer les fenêtres par du double vitrage sans changer toute la façade. L’immeuble est en bonne santé, les DPE individuels sont autour de D. Changer la façade est une absurdité, on peut rénover sans tout casser », dénonce Nathalie Amar, qui a créé l’association Sauvons Mouchotte en juin dernier.

Il y a quelques mois, elle a fait venir l’architecte Suisse Franz Graf, qui dirige notamment le laboratoire des techniques et de la sauvegarde de l’architecture moderne, pour une conférence sur l’immeuble de Jean Dubuisson.

Selon le bailleur In’li, rien n’est encore acté. Seules des études ont été votées à ce stade, mais l’assemblée générale n’a pas voté de travaux de remplacement de façade et deux scénarios sont envisagés. Une rénovation lourde avec remplacement de la façade et une autre en conservant celle-ci.

Fragilités thermiques

« L’orientation majoritaire est allée vers la rénovation lourde. Si des travaux sont envisagés, c’est parce que la copropriété du 26 présente aujourd’hui de fortes fragilités thermiques. L’enjeu est d’améliorer le confort des résidents, de réduire les charges et d’anticiper les exigences réglementaires liées aux passoires énergétiques, tout en respectant l’écriture architecturale de Jean Dubuisson », défend à son tour le bailleur.

Pour adapter leur logement au réchauffement climatique, déjà une cinquantaine de propriétaires de l’immeuble ont fait poser du double vitrage dans leur appartement en conservant l’intégrité des menuiseries. D’ailleurs, les plans d’origine de Jean Dubuisson prévoyaient déjà en 1959 du double vitrage pour protéger du froid l’hiver et de la fournaise l’été. Option abandonnée par la maîtrise d’ouvrage de l’époque pour des raisons économiques.

Un immeuble coupé en deux

Sur la dalle de Mouchotte, une habitante peste. « J’ai acheté il y a deux ans parce que c’est collé à la gare Montparnasse, mais je trouve la façade hideuse, je n’aurai aucun problème à renoncer à cette façade ! » Les historiques, ceux qui pour la plupart encore vivent ici depuis la livraison de l’immeuble en 1966, ou sa vente à la découpe en 1997, n’en démordent pas. « La façade doit être sauvegardée, on vit très bien ici, la solution du double vitrage est adaptée s’il faut se mettre dans les clous », insiste une voisine du 8-20 née à Mouchotte et jamais partie.

« L’immeuble est coupé en deux, il y a deux écoles et le sujet n’est pas nouveau. L’idée de l’inscription au titre des monuments historiques vient comme un dernier recours pour sauvegarder l’intégrité de Mouchotte », justifie Pierre Caillot, architecte à la retraite et membre de l’association Sauvons Mouchotte, qui vit ici depuis 1997.

« Si une protection au titre des monuments historiques était décidée, le projet serait naturellement adapté pour respecter strictement le cadre fixé par l’État et les services patrimoniaux compétents. Une protection n’interdit pas une amélioration énergétique, mais conduira le projet à s’inscrire dans le respect de la procédure inhérente à la conduite de travaux sur ce type de bâtiments », précise In’li, qui assure intégrer la dimension patrimoniale dans sa réflexion.

Contacté, le ministère de la Culture n’a pas été en mesure de nous répondre sur l’issue de cette demande d’inscription en urgence.