l’essentiel
La colère agricole, ravivée début décembre par la gestion de la crise sanitaire liée à la dermatose nodulaire contagieuse, s’invite à Paris en ce mois de janvier. Convois en route vers la capitale, blocages et consultations à Matignon traduisent une défiance persistante face aux réponses de l’État et aux échéances européennes à venir.
Partie du Sud-Ouest il y a un mois, la crise agricole franchit une nouvelle étape en gagnant Paris. En cette première semaine de janvier qui marque la reprise après les vacances, des agriculteurs de plusieurs régions convergent vers la capitale ou multiplient les actions locales, estimant que les réponses apportées par les pouvoirs publics restent largement insuffisantes face à l’ampleur des difficultés économiques et sanitaires qu’ils traversent.
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Ce mardi, des convois de la Coordination rurale (CR) ont quitté le Lot-et-Garonne, la Dordogne, les Landes, la Gironde ou encore la Corse. À Cancon, une quarantaine de véhicules, escortés par la gendarmerie, ont pris la route de Paris. Le syndicat, habitué aux opérations coup de poing, affirme vouloir « porter ses solutions » directement au sommet de l’État. Malgré des arrêtés préfectoraux interdisant la circulation de tracteurs dans plusieurs régions – à Toulouse, la manifestation prévue n’a pas été validée par la préfecture –, la CR maintient son appel à « monter » sur la capitale, dénonçant des mesures jugées intimidantes.
Colère latente
Cette mobilisation vient souligner une nouvelle fois la crise profonde qui traverse le secteur agricole. Selon les syndicats, près de 75 % des exploitations agricoles seraient aujourd’hui en difficulté financière. À cela s’ajoutent des facteurs structurels et conjoncturels : faiblesse des cours, hausse des coûts de production, notamment des engrais, et concurrence accrue des produits importés. Dans le Sud-Ouest, la gestion par l’État de l’épizootie de dermatose nodulaire contagieuse (DNC) chez les bovins a servi de déclencheur. Les syndicats contestent toujours l’abattage systématique de l’ensemble des troupeaux dès la détection d’un cas, qu’ils jugent disproportionné.
Les actions prennent des formes diverses selon les organisations. Tandis que la CR privilégie les blocages et les convois, et annonce l’arrivée de ses cortèges à Paris à partir de jeudi, la FNSEA et la Confédération paysanne ont opté pour des mobilisations territoriales et des rencontres institutionnelles. Des rassemblements ont eu lieu devant des préfectures, des barrages filtrants ont été installés et des contrôles de marchandises sont menés, comme à Calais, afin de dénoncer les distorsions de concurrence entre produits européens et importations.
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Ce mardi, la FNSEA et la Confédération paysanne ont été reçues à Matignon, après une réunion interministérielle consacrée aux questions agricoles. Le gouvernement a promis la publication d’un arrêté interdisant l’importation de produits agricoles traités avec des substances interdites dans l’Union européenne, mais ces annonces sont jugées largement insuffisantes par les syndicats. Tous réclament des actes rapides et visibles « dans les cours de ferme ».
Mercosur et « chiffon rouge »
Au-delà de la crise sanitaire et des difficultés immédiates, les agriculteurs surveillent de près plusieurs échéances majeures. La perspective d’une signature imminente de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur est perçue comme un « chiffon rouge », en raison des volumes potentiels de viande et de produits agricoles sud-américains appelés à entrer sur le marché européen. Une réunion spéciale des ministres européens de l’Agriculture est prévue à Bruxelles, tandis que la Commission européenne envisage une signature autour du 12 janvier.
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La réforme de la politique agricole commune (PAC) constitue un autre point de crispation. Bruxelles a annoncé le déblocage anticipé de 45 milliards d’euros à partir de 2028, une concession budgétaire destinée à apaiser la colère, alors que le budget global de la future PAC est appelé à diminuer par rapport à la période actuelle.
À Paris comme en région, les agriculteurs attendent désormais des décisions concrètes sur tous ces sujets explosifs. Autant de dossiers qui, à leurs yeux, conditionnent la survie économique de nombreuses exploitations et expliquent pourquoi la colère agricole, née dans le Sud-Ouest, s’invite aujourd’hui au cœur du pouvoir.