Dans les pays du Golfe, le faucon incarne à la fois tradition, puissance et statut social. Mais derrière cette image prestigieuse se cache une réalité bien plus sombre. Depuis plusieurs années, la demande croissante pour des rapaces d’élite alimente un trafic illégal qui touche directement la faune sauvage européenne. Au Royaume-Uni, des centaines de nids de faucons pèlerins ont été pillés, mettant sous pression une espèce pourtant strictement protégée. Une enquête récente du Guardian met en lumière les mécanismes et les zones d’ombre de ce commerce mondialisé.
Du désert aux falaises britanniques, une demande mondiale insatiable
Dans les Émirats arabes unis, la fauconnerie est passée d’une pratique ancestrale à une industrie de luxe. Certains oiseaux, transportés en véhicules haut de gamme et dotés de passeports officiels, se négocient à des prix vertigineux – jusqu’à 82 000 euros. Cette quête de performance et de prestige repose notamment sur une préférence marquée pour les faucons issus de climats froids, réputés plus rapides et plus résistants. Les lignées britanniques, en particulier, jouissent d’une aura particulière.
Or, la loi est claire : seuls les faucons nés en captivité peuvent être commercialisés. Les prélèvements dans la nature sont donc interdits – en théorie. Car en pratique, sur les falaises isolées et dans les zones rurales du Royaume-Uni, des poussins disparaissent régulièrement de nids pourtant difficiles d’accès. Des données de la Royal Society for the Protection of Birds indiquent que, entre 2014 et 2023, 126 signalements de nids pillés ont été recensés, dont 21 confirmés par des preuves matérielles.
Pour Kevin Kelly, responsable de la National Wildlife Crime Unit, le phénomène est loin d’être marginal. « Il y a des centaines d’oiseaux qui disparaissent chaque année », a-t-il déclaré au média anglais. Selon les forces de l’ordre, cette demande proviendrait à la fois de fauconniers recherchant des oiseaux sauvages pour les courses, et de centres d’élevage ayant besoin de reproducteurs afin d’alimenter le marché des hybrides destinés à l’exportation.
Les oiseaux les plus prisés pour l’exportation sont les faucons « gyr-pèlerins », obtenus en croisant une femelle faucon pèlerin et un mâle faucon gerfaut. Ces hybrides sont recherchés pour leur vitesse, leur force et leurs performances en course. Mais les femelles de ces croisements sont souvent stériles, ce qui augmente la demande pour des femelles purement pèlerines comme reproductrices.
Ainsi, ce sont 4 000 faucons qui ont été exportés en 2024 du Royaume-Uni vers le Moyen-Orient, et ce nombre est passé à 5 000 en 2025, selon la police. En 2023 (dernière année pour laquelle des données sont disponibles), 88 % des faucons pèlerins exportés du Royaume-Uni étaient destinés aux Émirats arabes unis.
Élevages sous pression et biodiversité fragilisée
Le boom des exportations vers le Moyen-Orient s’accompagne d’une multiplication des structures d’élevage au Royaume-Uni. On en compte aujourd’hui environ 160, contre moins de 30 dans les années 1980. Toutes entretiennent des liens commerciaux directs avec le Golfe. Les contrôles, eux, peinent à suivre. En 2023 et 2024, seules 27 inspections physiques ont été menées, révélant 15 faucons sauvages détenus illégalement, identifiés grâce à des tests ADN.
Ces analyses montrent que certains oiseaux présentés comme nés en captivité ont en réalité été capturés dans la nature. « Les analyses ADN montrent qu’il y a un certain nombre d’oiseaux sauvages dans des centres d’élevage à travers tout le pays », explique PC Gavin Ross, en charge des enquêtes sur ces vols. Il décrit aussi des conditions de détention préoccupantes, certains oiseaux étant, selon lui, « traités comme des poules en batterie ».
Le secteur rejette toutefois ces accusations. Pour le biologiste Nick Fox, spécialiste reconnu de la fauconnerie, l’ampleur du trafic serait largement exagérée. « En réalité, le niveau de prélèvements illégaux décrit par la NWCU correspond à une poignée d’oiseaux par an », affirme-t-il. Il estime par ailleurs que le développement de l’élevage a permis de réduire la pression sur les populations sauvages.
Même discours du côté des instances internationales de la fauconnerie. Julian Mühle, directeur général de l’Association internationale de fauconnerie, assure que « les commentaires recueillis de manière informelle lors d’une exposition ne reflètent pas les préférences établies dans la région ». Selon lui, les cas de pillage de nids sont « extrêmement rares » et ne sauraient être imputés à la filière légale.
Sur le terrain, les observateurs restent cependant inquiets. En Écosse, où certains sites sont particulièrement ciblés, des déclins locaux sont déjà constatés. George Smith, qui suit les faucons depuis près de quarante ans, alerte : « Quand ils disparaissent, la chaîne alimentaire est déséquilibrée ». Un rappel brutal que, derrière le faste et la compétition, c’est tout un écosystème qui se retrouve menacé.