Entre le mythe sensuel absolu du XXe siècle, l’actrice et chanteuse retirée du showbiz, la pasionaria de la cause animale et la femme condamnée pour injure et incitation à la haine raciale pour des prises de position qui ont terni son image, Brigitte Bardot était une femme multiple. L’icône disparue le 28 décembre, dont les obsèques sont organisées mercredi 7 janvier à Saint-Tropez, était une femme complexe, pétrie de paradoxes, capable d’élans de générosité et de bienveillance, de timidité et d’audace, ainsi que de contrepieds par rapport à ce que l’on pouvait imaginer d’elle. Elle avait ses fragilités et ses talons d’Achille. Elle avait ses admirations et ses admirateurs – notamment au Brésil où elle a trouvé un peu de répit au plus fort de la « bardotmania ». Petite sélection d’éclairages insolites.
Son élan de solidarité pour Josephine Baker
En juin 1964, la chanteuse, danseuse et résistante Josephine Baker, presque ruinée, est sur le point de perdre le château qu’elle a acquis en Dordogne, et dans lequel elle élève sa tribu « arc-en-ciel » d’enfants adoptés. Alors que la propriété est mise aux enchères, l’artiste américaine naturalisée française lance un appel à l’aide. Le 4 juin 1964, Brigitte Bardot vole à son secours à la télévision. « J’estime que cette femme a eu beaucoup de courage dans sa vie et a toujours été très généreuse (…). Je vous demande à tous de faire le maximum de vos possibilités pour venir en aide à Josephine Baker. Mardi, on doit vendre le château des Milandes, ça veut dire que cette femme va se retrouver sans maison, sans toit et sans argent, avec les onze enfants qu’elle a adoptés. Vous devez l’aider, envoyer des dons pour qu’elle garde sa maison et ses enfants avec elle. » Un geste totalement spontané à l’égard de son illustre aînée, reconnaît la star : « Je ne la connais pas du tout, je ne l’ai jamais vue, je fais ça de ma propre initiative parce que je trouve que c’est notre devoir. »
4 juin 1964, Brigitte Bardot lance un SOS au 20h pour sauver de l’expulsion Josephine Baker qui, ruinée, voit son château mis aux enchères.
C’est dans ce château que vivait sa « tribu arc-en-ciel » composé de 11 enfants adoptés de toutes les couleurs, origines et religions. pic.twitter.com/4ozZJxsvKx
— Anton Struve (@AntonStruve) June 14, 2020
L’appel de Brigitte Bardot suscite une mobilisation qui permettra à Josephine Baker de conserver sa propriété quelques années de plus. Dans un message chargé d’émotion, l’icône des années 1920 et 1930 lui exprime immédiatement sa gratitude. « C’est tellement sensationnel de penser qu’une femme comme elle pense à mes enfants (…). Ils représentent la fraternité universelle (…). De penser que Brigitte Bardot, qui est fameuse et que tout le monde adore, ait pensé toute seule à venir à mon aide, ça me fait quelque chose (…). Si vous me permettez, Brigitte Bardot, je vais vous dire humblement, du fond de mon cœur de maman, combien je suis reconnaissante. Je vous embrasse si fort pour mes enfants, pour l’humanité, pour le monde entier qui vient comme vous, actuellement, à mon secours. Merci. »
4 juin 1964, Brigitte Bardot lance un SOS au 20h pour sauver de l’expulsion Josephine Baker qui, ruinée, voit son château mis aux enchères.
C’est dans ce château que vivait sa « tribu arc-en-ciel » composé de 11 enfants adoptés de toutes les couleurs, origines et religions.
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Sa divine idylle avec le Brésil
Si la renommée de Brigitte Bardot ne connaissait pas de frontière, il est un pays qu’elle aura marqué particulièrement de son aura : le Brésil. Dès 1960, une samba lui rend hommage, composée par Miguel Gustavo et écrite et interprétée par Jorge Veiga. La chanson, jouée au Carnaval de Rio de 1961, sera reprise par Dario Moreno un an plus tard. Quant à Bardot, elle se rend en 1964 avec son petit ami de l’époque, le basketteur (et futur producteur) Robert Zagury. Après une première partie de séjour vécue cloîtrée à Copacabana, elle fugue à 170 km de Rio de Janeiro et s’installe quelques mois à Buzios, petit port de pêche sur une presqu’île bordée de plages. Elle y séjourne en toute simplicité au bord de l’eau et enregistre à l’occasion, en portugais, un standard de Carlos Lyra, figure de la bossa-nova en vogue à l’époque. Huit ans après avoir offert à Saint-Tropez une renommée mondiale, « BB » fait de même, sans l’avoir prémédité, avec Buzios. Le petit village de pêcheurs deviendra à son tour une station balnéaire prisée par les touristes et la jet-set. Il conserve le souvenir de sa plus célèbre résidente via une statue, un restaurant et une promenade à son nom, sans parler des nombreux hôtels qui ont été construits sur le site…
Sa complicité inattendue avec Claudia Cardinale
En 1971, Brigitte Bardot et Claudia Cardinale partagent l’affiche du film Les Pétroleuses réalisé par Christian-Jacque. Un film de western qui se déroule dans le Far West sur fond de conflits entre hors-la-loi. À l’époque, les deux actrices sont sous le feu des projecteurs pour leur beauté et font la couverture des plus grands magazines. Avec d’un côté BB la blonde, de l’autre CC la brune, le crêpage de chignon ne saurait tarder, comme se plaît à l’imaginer la presse de l’époque. Mais sur le tournage des Pétroleuses, tout l’inverse se produit, Brigitte Bardot et Claudia Cardinale affichent une complicité à toute épreuve. À la Première du film, les deux actrices éteignent, une bonne fois pour toutes, les rumeurs de rivalité et forment un duo uni. Comme un couple, elles foulent le tapis rouge avec Bardot en costume cravate et Cardinale en robe du soir.

Les actrices Claudia Cardinale et Brigitte Bardot lors de la Première du film « Les Pétroleuses », à Paris, le 17 décembre 1971. (AFP)
Sa rencontre avec le pop art
À l’instar de Marilyn Monroe, Brigitte Bardot est passée de l’écran à la toile. Immortalisée par Andy Warhol, figure de proue du pop art, elle figure sur un portrait éponyme typique des impressions sérielles de l’artiste américain. L’œuvre exécutée en 1974, sur commande de Gunther Sachs – alors marié à Brigitte Bardot – s’est vendue 16 675 000 dollars lors d’une vente aux enchères qui s’est tenue le 19 novembre. Outre-Atlantique, Brigitte Bardot a suscité l’intérêt d’un autre représentant du pop art. Déjà en 1963, le Britannique Gerald Laing signait un portrait de l’actrice sept ans après son premier succès au cinéma avec Et Dieu… créa la femme (1956) de Roger Vadim.

Portrait de l’actrice Brigitte Bardot par Andy Warhol, exposé lors d’une vente Christie’s en 2007. (SMOCK JOHN / SIPA)
Son empathie pour les animaux… et pour leurs amis
On connaît l’attachement viscéral de Brigitte Bardot à la cause animale. On connaît un peu moins l’attention qu’elle pouvait porter à ses admirateurs, prenant soin de répondre personnellement aux nombreuses lettres qui lui étaient adressées. Cette politesse qui l’honorait pouvait se muer en véritable geste de solidarité. La chanteuse et musicienne Virginie Henry en a été la bénéficiaire étonnée il y a quelques années au moment de la perte brutale de son animal de compagnie. Dimanche 28 décembre, jour de la mort de l’icône française, elle a posté ce témoignage sur Facebook : « Quand mon jeune chat fut assassiné en 2009 par un monstrueux voisin, inconsolable, je lui écrivis une lettre à La Madrague pour lui exprimer mon chagrin. En fait, je ne sais pas vraiment ce qui motiva cette lettre. Contre toute attente, quelques jours plus tard, elle me téléphona. J’entends encore son ‘Bonjour, c’est Brigitte’, avec ce débit légèrement traînant si caractéristique. J’avais ouvert des yeux ronds. Elle avait été alors si humaine, prenant le temps de me parler, m’apportant son réconfort, me proposant d’adopter l’un de ses nombreux protégés. Aujourd’hui, les animaux perdent leur plus grande défenseuse. Et ça me rend très triste. »
Son coup d’éclat vestimentaire devant De Gaulle
Le 5 décembre 1967, Brigitte Bardot est invitée par Charles de Gaulle à assister à la soirée annuelle des arts et lettres à l’Élysée. Elle a beau porter une grande admiration à l’égard du général, elle n’a pas l’intention de se cacher sous les ors de la République. Faisant fi des tenues protocolaires échues aux dames telles que robes et chignons, « BB » se présente vêtue d’une somptueuse veste de hussard et d’un pantalon, sa chevelure blonde tombant librement sur ses épaules. C’est Georges Pompidou, alors Premier ministre de De Gaulle, qui l’a rencontrée ainsi accoutrée la veille à l’occasion d’un dîner informel de préparation de la soirée. Il lui a suggéré de conserver ce costume lors de la réception officielle, confiait sa biographe Marie-Dominique Lelièvre dans une interview en 2012 à L’Express, relayée par Le Parisien. Et le soir venu, bien sûr, l’icône mode Bardot a fait sensation… Après la soirée, l’actrice confiera à un journaliste que le général lui a parlé notamment d’un de ses films, Viva Maria ! de Louis Malle. À l’époque, Bardot et De Gaulle sont très probablement les deux Français les plus connus au monde. Ils n’auront pas d’autres occasions de se recroiser, au grand regret de l’actrice.

Brigitte Bardot suivie de son mari Gunther Sachs, le 7 décembre 1967, à la sortie de palais de l’Élysée, à Paris, après la soirée annuelle des arts et lettres. (KG / FA / AFP)
Son coup de cœur pour Marilyn Monroe
Pour les cinéphiles et groupies du XXe siècle, le 29 octobre 1956 marque la rencontre de deux mondes : le 7e art et la monarchie britannique. Ce soir-là, à Londres, pour l’avant-première d’un film de guerre, la reine Elizabeth II salue plusieurs vedettes de cinéma dont Joan Crawford, Victor Mature, Anita Ekberg, Dana Andrews et la plus grande d’entre elles : Marilyn Monroe. Brigitte Bardot, 22 ans, est déjà un peu connue outre-Manche et s’apprête à ébranler la planète avec Et Dieu… créa la femme. Grâce à son agent, elle a décroché une invitation pour la prestigieuse soirée de gala. Il existe des photos d’une Marilyn Monroe époustouflante en robe dorée décolletée face à la reine, et d’autres d’une Brigitte Bardot faisant la révérence face à son hôtesse royale. Mais aucun photographe ne semble avoir saisi ensemble les deux blondes atomiques dans son objectif. L’étoile montante n’a pas quitté des yeux son aînée de huit ans, relate Le Point dans son numéro du 1er janvier. Dans les toilettes pour dames, avant le début des festivités, la jeune Brigitte, posée dans un coin, observe avec émerveillement son idole se refaire une beauté. « Je n’ai vu qu’elle », racontera-t-elle dans son autobiographie Initiales B.B. : mémoires. « Elle ne s’embarrassait pas du protocole, on avait envie de l’embrasser tant ses joues étaient roses et fraîches. Ses mèches rebelles coulaient sur son cou et autour de ses oreilles, elle avait l’air de sortir de son lit, heureuse et naturelle ! » Fascinée, Bardot cherchera encore Marilyn du regard pendant les présentations royales. Elle ne l’aura approchée qu’une fois, mais elle n’a jamais oublié ce moment.

La jeune Brigitte Bardot fait la révérence et salue la reine Elizabeth II, entournée notamment par les acteurs Dana Andrews (à la droite de la jeune femme) et Joan Crawford (à droite sur la photo), le 29 octobre 1956, à Londres. (CCI / SHUTTERSTOCK / SIPA)
Sa vue déficiente
Brigitte Bardot ne voyait pas de l’œil gauche. Depuis son enfance, elle souffrait d’amblyopie, une importante dégradation de la vision qui peut résulter de la faiblesse mal soignée de l’un des yeux. Le cerveau prend l’habitude de ne prendre en compte que les informations de l’œil le plus sain et neutralise ce qui provient de l’œil faible. Petite fille, Bardot devait porter des lunettes à verres épais qui ont contribué à forger sa croyance de ne pas être belle. Ce handicap a peut-être constitué un élément du regard énigmatique et troublant de la star, estimait sa biographe Marie-Dominique Lelièvre dans une interview à France Inter en 2012.