Entre plateaux télé parisiens et comités de quartier toulonnais, Laure Lavalette profite d’un « alignement des planètes parfait » pour conquérir l’hôtel de ville.
Alors, elle danse… Depuis la fin de matinée, ce dimanche 14 décembre, la boule à facettes fait scintiller les pierres de l’ancien couvent du XVe siècle. À quelques mètres du port de Toulon, sur la place Vatel, l’édifice a été reconverti en joyeux lieu de ripaille branché, par la bande dite du « Gueuleton ».
Qu’importe que là ne se situe pas exactement la clientèle habituelle du Rassemblement national. Sa députée Laure Lavalette, 49 ans, désormais candidate déclarée à la mairie du Var, y a ses droits. Et en use.
Laure Lavalette le 14 décembre 2025; © (Sébastien Leban/SÉBASTIEN LEBAN POUR « LE POINT »)
Entre charcuterie et plateaux de fromage, l’élue lâche son équipe de campagne pour gagner, verre à la main, la piste de danse où Dalida promet encore et toujours de mourir sur scène. Il est 15 heures.
La force de Laure Lavalette
« On vous adore, on compte sur vous ! » l’accueillent, smartphone en main, deux quinquagénaires, venues entre copines célébrer avec un peu d’avance cette fin d’année. Une scène qui ne surprend plus de l’autre côté du bar. « Le côté hyperauthentique et vrai de Laure Lavalette est sa force. Je ne compte plus les gens autour de moi absolument pas RN, mais qui l’adorent », glisse l’un des organisateurs du raout.
Un contraste qu’assume la candidate proche de Marine Le Pen. Jusqu’à ne faire figurer qu’un seul RN sur les dix premières places de sa liste aux municipales qui seront dévoilées le 14 janvier. Où, promet-on, les figures de rassemblement auront la place belle. Non sans faire grincer quelques dents chez les historiques varois du parti à la flamme… L’ancienne tête de liste frontiste Amaury Navarranne en tête.
Y figureront un restaurateur, un DJ, un rugbyman, d’anciens LR et, bien sûr, un amiral à la retraite. Passage obligé pour toute liste municipale dans cette ville de 450 000 habitants accueillant le plus grand port militaire d’Europe… « Les gens de la Royale (la Marine nationale, NDLR) votent, mais pas forcément très bien, souffle un colistier RN. Ils sont très légitimistes. Il faut leur envoyer des signaux. »
Quand bien même les marins ne se mettraient pas tous au garde à vous devant la candidate nationaliste les 15 et 22 mars, Laure Lavalette aurait encore bien des raisons de se trémousser. En privé, elle l’admet volontiers devant ses troupes : « Il y a un alignement des planètes parfait. Si on ne gagne pas cette fois la ville, on ne la gagnera jamais. »
À l’Hôtel de ville, il y a un vent de panique jusque dans les services. Tout le monde voit la victoire du RN arriver.
Un fonctionnaire municipal
De fait, la candidate RN prospère sur un vide : l’après-Falco. La condamnation définitive du maire historique de la ville à une peine d’inéligibilité pour recel de détournement de fonds publics – lui barrant ainsi la route à un cinquième mandat – aurait suffi à créer les conditions favorables à une alternance. Mais voilà que l’ex-baron local LR, en parfait Cronos, organise lui-même la division entre ses enfants. Entre l’actuelle maire, Josée Massi, qu’il a lui-même installée après sa condamnation. Et le sénateur LR Michel Bonnus, qu’il a finalement convaincu de se présenter… contre elle.
« Je soutiens le plus combatif, voilà tout. Si j’ai désigné Josée Massi maire par intérim, c’est parce que je pensais revenir, élude Hubert Falco. Encore maire de Toulon, Laure Lavalette n’aurait sans doute pas été candidate… » Le candidat LR qu’il soutient appréciera.
Un basculement inéluctable ?
En ces terres varoises profondément ancrées à droite, une gauche même unie ne peut guère entretenir l’espoir de conquérir une collectivité de cette importance. Pour écarter toute possibilité de miracle à gauche, une liste La France insoumise a décidé de se déclarer candidate envers et contre la liste d’union menée par l’universitaire socialiste Magali Brunel.
« Il y a eu des consignes nationales de la part de LFI, c’est une mauvaise nouvelle et cela a été très mal perçu sur place, lâche la conseillère municipale d’opposition depuis 2020. Mais nous pouvons encore incarner un changement de gouvernance pour ceux qui en ont marre des condamnations qui touchent tant le système Falco que le RN. »
C’est compter sans la puissante lame de fond dont bénéficient le RN et sa candidate, déjà mesurée lors des dernières législatives. Laure Lavalette aura été réélue, dès le premier tour à l’été 2024, obtenant plus de 45 % des voix dans la totalité des bureaux de vote de sa circonscription, à cheval sur Toulon et les communes d’Ollioules, de La Valette-du-Var et de Solliès-Pont au nord.
En février dernier, un premier sondage municipal Elabe la créditait de plus de 40 % des intentions de vote au premier tour. « Je ne vois pas comment elle peut perdre, glisse sous le couvert de l’anonymat un fonctionnaire municipal. À l’hôtel de ville, il y a un vent de panique jusque dans les services. Tout le monde voit la victoire du RN arriver. »
Pour empêcher ce que beaucoup appréhendent déjà comme un basculement inéluctable, les adversaires de Laure Lavalette fourbissent leurs armes et déploient deux arguments massues contre sa candidature. Tout d’abord, le souvenir calamiteux du mandat de l’ancien maire Front national de la ville, Jean-Marie Le Chevallier, entre 1995 et 2001, achevé dans une déroute judiciaire et financière, avec plusieurs condamnations de l’intéressé pour détournement de fonds publics, complicité d’abus de confiance et subornation de témoin ainsi qu’endettement de la ville de plus de 214 millions d’euros. Un procès d’autant plus facile à intenter que sur la liste de Laure Lavalette figurera le député RN Frank Giletti. Membre actif de l’ancienne équipe municipale de Le Chevallier bien qu’alors âgé de 22 ans.
« C’est une période qui a profondément paupérisé Toulon et dont on parle encore, jure Nicolas Prieur, paysagiste de 54 ans, natif de la ville et ancré à gauche. Que ce soit la vieille ou la haute ville, les gens n’ont pas envie de retrouver ce schéma-là. Or, pour avoir attentivement écouté Laure Lavalette, c’est exactement la même chose. » Une critique que balaie la candidate RN, catholique pratiquante issue de la très traditionaliste Fraternité Saint Pie X.
« Je n’ai jamais rencontré Le Chevallier, c’est une légende urbaine depuis 25 ans. Ils peuvent tenter de nous faire passer pour ses héritiers, je ne suis absolument pas comptable de ce qu’il s’est passé », lâche celle qui a quitté sa Gironde natale pour Toulon en 1999. Avant d’y avoir ses cinq enfants. Pour finalement recommencer à militer au Front national quinze ans plus tard, lors des municipales de 2014.
La perception du Front, devenu Rassemblement national, a quelque peu changé depuis. Il paraît loin le temps où, en guise de cadeau de succession, Jean-Marie Le Chevallier avait trouvé un étron déposé au coin de son nouveau bureau à l’heure d’en prendre possession…
Quelles idées pour Toulon ?
L’autre angle d’attaque est la visibilité ainsi que l’accaparement parisien de la députée RN, sur les plateaux de télévision notamment, jugé incompatible avec les préoccupations locales et une connaissance fine du territoire. « Madame Lavalette n’a aucun discours sur Toulon, uniquement un discours national totalement décalé ici, étrille la tête de liste socialiste Magali Brunel. À un moment donné, il faudra qu’elle parle de son projet. Elle ne peut pas faire uniquement campagne en trinquant dans le quartier du Morillon… »
L’enjeu au lendemain des municipales sera la métropole. Le maire de Toulon doit en être la patronne.
Laure Lavalette
L’ancien maire Hubert Falco, soutien du candidat LR Michel Bonnus, pour une fois, abonde dans le sens de son ancienne opposante : « Là est tout le problème. Laure Lavalette joue sur sa notoriété. Mais elle ne m’a jamais impressionné par ses idées pour la ville au sein du conseil municipal. Elle ne s’y est jamais illustrée contrairement à l’opiniâtre Amaury Navarranne… »
Dans un éclat de rire, Laure Lavalette balaie : « Je les rends fous. Je peux faire la matinale de TF1 le matin et le soir me rendre au comité d’intérêt local du quartier de la Serinette. Peu sont en capacité de faire ce grand écart… » Consciente du ressenti globalement positif que suscitent les 25 années de mandat Falco chez les Toulonnais, la candidate ménage cependant : « J’ai voté au conseil municipal tout ce qui allait dans le bon sens. La ville a été plutôt bien gérée, l’endettement est inférieur à d’autres communes similaires. Mais cela veut dire aussi aucun investissement. Depuis trois ans, c’est une belle endormie. Nous avons une grande marge de progression dans tous les domaines : sportif, culturel, en termes de sécurité ou pour les familles. Vous verrez mon programme, je serai là où on ne m’attend pas. »
La dput RN Laure Lavalette en campagne Toulon, le dimanche 14 dcembre 2025 © (Sébastien Leban/SÉBASTIEN LEBAN POUR « LE POINT »)
Dans les gradins du stade Mayol en famille, celle qui refuse de s’asseoir en loge ou dans toute autre tribune huppée que s’arrachent les notables locaux, applaudit la victoire de Toulon sur l’équipe britannique de Bath. Apostrophant, à la sortie, les maires des communes alentour venus assister à ce match de Coupe d’Europe de rugby.
Comme les joueurs, c’est en réalité déjà sur le match suivant qu’elle a les yeux fixés. « L’enjeu au lendemain des municipales sera la métropole. Le maire de Toulon doit en être la patronne, lâche-t-elle. Contrairement à 1995, nous sommes prêts cette fois et entourés de gens compétents. » Le temps pourrait alors lui manquer. Y compris pour quelques pas de danse.