Quand Hein Verbruggen annonce officiellement qu’il n’y aura plus que des catégories d’âge dans le vélo, le dimanche 29 janvier 1995, au Championnat du Monde de cyclo-cross d’Eschenbach, sa réforme a déjà commencé la veille. Le premier Championnat d’Europe Espoirs de cyclo-cross s’est disputé. Le Tchèque Jiri Posipil a endossé le premier maillot bleu étoilé, Patrice Halgand se classe 2e.

UNE CATÉGORIE SANS NOM

Ce jour-là, on parle d’Espoirs pour les 19-22 ans, la nouveauté annoncée pour 1996. La catégorie Espoirs existe déjà dans d’autres sports mais « la dénomination de la catégorie intermédiaire n’est pas encore officielle », précise Hein Verbruggen. Quand le premier Championnat d’Europe sur route a lieu à Trutnov, en République Tchèque, au mois d’août suivant, tout le monde n’est pas d’accord sur son nom. En France, on parle bien de Championnat d’Europe Espoirs. Dans la presse étrangère, on parle de Championnat Open, Espoirs ou Juniors mais ce sont bien les 19-22 ans qui sont au départ. Peu importe le nom, Mirko Celestino et Regina Schleicher inaugurent le palmarès.

Pour ce Championnat d’Europe, les professionnels qui ont l’âge ont le droit de participer. La course est donc Open à l’époque. Il n’y a pas -encore- de Championnat d’Europe Elite. En revanche, la réforme de 1996 prévoit que les Espoirs titulaires d’un contrat professionnel ne pourront pas disputer le Championnat du Monde dans leur catégorie d’âge, l’appartenance à un groupe sportif prime. Et encore, si la route et le cyclo-cross auront droit à un maillot arc-en-ciel en plus pour les Espoirs, il n’y aura pas de titre mondial Espoirs sur la piste.

Au final, l’UCI va retenir le terme « Moins de 23 ans » qui selon les pays va être sous-titré par Espoirs, Beloften, Sub 23, M23 et U23 comme pour la FFC dorénavant. Avant la bataille pour le nom de cette catégorie, il y a eu le débat pour savoir à quel âge elle commençait et s’arrêtait.

LE CYCLO-CROSS PIONNIER

Le numéro de Vélomagazine de juin 1996 (1) retrace les tractations. L’UCI fait appel à Daniel Baal, président de la FFC, Roger Legeay, président de la Ligue et au Dr Solda, vice-président de la FCI, pour mettre au point cette nouvelle catégorie qui doit remplacer celle des Amateurs, entre Juniors et Elite. Les deux pays ont déjà un Championnat Espoirs pour la France depuis 1994 et les moins de 23 ans pour l’Italie qui dit déjà « Under 23 ». Mais d’autres limites d’âge existent. Depuis 1992, le Tour de l’Avenir est réservé aux coureurs de moins de 25 ans.

En France, les « Espoirs » donnent leur nom à toutes sortes de courses, Critérium, Grand Prix, Circuit ou Trophée depuis les années 40. La notion est large. Parfois elle concerne des Juniors, parfois, comme au Trophée des Espoirs de Loudéac des années 60, des coureurs de moins de 22 ans mais, de moins de 20 ans pour les « Espoirs de France » en Ile-de-France dans les années 40-50. En 1987, le comité d’Ile-de-France crée son Trophée des Espoirs pour les 18-19-20 ans. Les professionnels n’y échappent pas avec l’Etoile des Espoirs créée en 1971 gagnée par Raymond Poulidor… 35 ans. 

C’est par le cyclo-cross que la catégorie Espoirs fait son entrée dans les épreuves officielles avec le Challenge National et le Championnat de France de l’hiver 86-87. Dès le premier hiver du Challenge National en 1984, Jean-Yves Plaisance, l’entraîneur national, en a déjà l’idée. « Notre but est toujours l’existence d’un peloton de jeunes coureurs de 19 à 20 ans, capable de soutenir la comparaison avec les meilleurs français(…). Il faudra créer dans un proche avenir un classement espoir pour les 19, 20 ans. Pourquoi ne pas créer une troisième épreuve leur étant réservée ? » (2). Au final, la catégorie est ouverte aux coureurs de 19-20-21 ans. Le premier Championnat de France Espoirs sur route est organisé en 1994.

LA FFC VOULAIT UN AN DE MOINS

Dans la discussion pour fixer l’âge de cette nouvelle catégorie, Daniel Baal défend le point de vue français avec une fourchette 19-21 ans. La Belgique penche pour 19-23 ans (1). La poire est coupée en deux à 19-22 ans, comme en Italie. D’ailleurs, Marco Torriani, le fils de Vincenzo l’organisateur du Giro, prévoyait en 1981, au moment où le Tour d’Italie voulait faire venir l’équipe d’URSS avait eu cette vision prophétique : « La grande évolution pour les années à venir sera un cyclisme avec deux catégories. Il y aura les moins et les plus de 23 ans ». Quinze ans plus tard, sa prophétie se réalise. 

Une fois la catégorie Espoirs ou Moins de 23 ans créée, il faut des courses. L’UCI met en place le Challenge mondial des Espoirs, à la suite du Challenge mondial des Amateurs. Parmi les 28 épreuves, neuf sont en Italie, huit en Belgique et trois en France. Parmi elles, les versions amateurs des grandes courses converties aux Espoirs : Paris-Roubaix, Paris-Tours, Tour des Flandres, le Giro. Mais en dehors de ce Challenge mondial, le calendrier italien regorge de courses en version moins de 23 ans : Piccolo SanRemo, Piccolo Giro di Lombardia… Pour la première année, quatre Italiens monopolisent les quatre premières places. Robert Sgambelluri termine 1er, Anthony Langella est le premier français, 18e, juste devant Christoph Roodhooft, 19e.

En France, le Challenge National Espoirs est créé en 1996 et ne concerne que les 19-20 ans. C’est le choix des entraîneurs nationaux et du DTN. Parmi eux, Bernard Bourreau déclarait en 1992 alors qu’il était entraîneur national des Juniors : « J’ai demandé à Lucien Bailly (le DTN) de pouvoir suivre la progression de mes coureurs, au-delà des Juniors. Le suivi d’un espoir doit se poursuivre jusqu’à 21, 22 ans. (…) Il est essentiel de les suivre jusqu’à 20 ans. L’équipe de France Espoirs est celle que l’on devra privilégier. Elle n’existe pas aujourd’hui et je peux citer le cas de dizaines d’excellents juniors qui se sont perdus en chemin » (3). Dans la formation des coureurs, ce Challenge National Espoirs remplit aussi un autre objectif aux yeux de Bernard Bourreau. « Ne pas avoir d’objectif majeur pour ses débuts chez les séniors, c’est pire qu’une erreur, c’est une faute ».

DE VIEUX JUNIORS OU DE JEUNES SENIORS

Ce besoin de suivi continu entre les Juniors et les premières années chez les Séniors rappelle les catégories d’âge créées par la FFC en 1966 dans le mouvement de la création de la FIAC et de la FICP. Il y a alors les Amateurs Juniors de 17 à 20 ans et les Amateurs Séniors pour les plus vieux. Les Juniors et les Séniors répartis en quatre catégories couraient ensemble selon leur catégorie et pas leur âge, sauf pour le Championnat de France, un peu comme aujourd’hui depuis 2023. De l’oubli nait la nouveauté. C’est pour cela que Cyrille Guimard et Bernard Thévenet sont Champions de France Amateurs Juniors en 1967 et 1968 à 20 ans, à ne pas confondre avec le Premier Pas Dunlop pour les 17-18 ans, l’ancêtre du Championnat de France Juniors actuel. Cette formule va durer jusqu’en 1970.

Dans ce brassage perpétuel des limites d’âge, on voit tout l’intérêt de donner un nom à une catégorie, comme « Espoirs », plutôt que de graver dans le marbre un âge, comme « Moins de 23 ans ». On a alors plus de souplesse pour ajuster les bornes, sans avoir besoin de changer le papier-peint et refaire la peinture car comme il y a 30 ans, on s’interroge sur la refonte des catégories d’âge face au jeunisme actuel du cyclisme. Mais l’existence même des équipes réserve des groupes sportifs professionnels, qui ont court-circuité les équipes nationales, prouve qu’il y a toujours besoin d’une catégorie intermédiaire.

(1) Vélomagazine N°321 juin 1996

(2) La France Cycliste N°1721 12 décembre 1984
(3) Miroir du Cyclisme N°461 novembre 1992