Russes, Ukrainiens, Georgiens et Français se relaient pour chanter l’enfant Jésus. Quand leurs États se font la guerre, eux célèbrent la paix.
En l’église orthodoxe Saint-Nicolas et Sainte-Alexandra à Nice, ce mercredi 7 janvier 2026 (soit le 25 décembre du calendrier julien) une chorale polyglotte et des foules exilées célèbrent la nativité et la concorde des peuples.
Peut-être pour la dernière fois…
«Nous avons fui Poutine, ça n’est pas pour tomber sous son contrôle à Nice»
Consacré en 1860, l’édifice de la rue Longchamp – refuge des diasporas fuyant Moscou, où l’on se serre par centaines depuis plus d’un siècle – tombera bientôt aux mains de la Fédération de Russie.
« L’entière propriété » du lieu de culte lui revient à la suite d’une décision de la cour d’appel d’Aix en Provence en avril 2025 (1).
Le pourvoi en cassation n’étant pas suspensif, l’annexion semble inévitable. Leur promettant un nouvel exode, la patrie de Poutine a assigné en référé l’association cultuelle orthodoxe russe (Acor), qui entretient le site depuis 1923.

Cette requête d’expulsion doit être étudiée par le tribunal judiciaire de Nice, jeudi 22 janvier 2026.
Date butoir abattant tous les espoirs en ce jour de fête. Un dernier Noël ensemble.
La perspective donne aux gestes les plus simples — un signe de croix, une inclinaison de tête, une bougie allumée — la gravité des adieux qui refusent de se dire.
« Je n’arrive pas à y croire, où allons-nous aller ? », chancelle Lesia. Son visage sidéré est un long discours, brouillé de maquillage.
Fuyant les bombes et les soldats, l’Ukrainienne quadra retrace son arrivée à Nice avec ses trois enfants, « juste après l’invasion ».
En mars 2022, elle s’est accrochée à l’église comme l’on « s’accroche à un radeau pour ne pas sombrer. C’est mon seul refuge, mon dernier repère. Céder ce lieu à la Russie, c’est revivre une invasion. Nous avons fui Poutine à des milliers de kilomètres, ça n’est pas pour tomber sous son contrôle à Nice ».
Bouleversée, elle interroge : « Comment la justice du pays qui m’a si bien accueillie, peut-elle ainsi nous livrer à l’ennemi ? »
Comme elle, ils sont environ 300 compatriotes réfugiés à fréquenter cette église.
« Guerre d’influence, de surveillance et de subversion »
L’incompréhension face à « cet abandon de souveraineté », mêlée à un sentiment de « trahison », tiraille nombre de fidèles.
Pour la deuxième fois. « Ici, personne n’a oublié la rétrocession de la cathédrale Saint-Nicolas au Kremlin [en 2011, actée par la justice française] », cingle Tatiana, réfugiée géorgienne.
« Je m’y suis mariée, j’y ai baptisé mes enfants, mais je ne suis plus jamais repassé devant », confie Tatiana, fille d’Anastasia Manstein-Chirinsky, écrivaine russe restée apatride durant 70 ans.
« Écœurée », elle met en garde « les naïfs. Igor, notre prêtre (2), sera remplacé par des envoyés de Moscou, des agents politiques ! Au compte de Poutine, ils mènent une guerre d’influence, de surveillance et de subversion ».
Anna, immigrée russe, acquiesce et s’endeuille de « l’oasis niçoise, l’une des dernières à ne pas avoir été dénaturée par l’idéologie d’État ».
Alexandre abonde. Après avoir « assisté impuissant à l’accaparement » d’églises orthodoxes à Genève, Londres et Cannes, il décrit « la chappe de plomb tombée sur les fidèles », les « gardes du corps partout » et « les œuvres inestimables qui repartent en Russie. Rue Longchamps, ils projettent déjà de saisir le mobilier et les icônes. Leur huissier, accompagné de policiers, a fait un inventaire dès que la décision de justice est tombée. »
« Sans cette église, où iront nos racines ? »
« Ils vont même prendre les livres », grince Miroslava au pied des armoires de famille recelant des milliers d’ouvrages. L’âme slave tout en reliure.
« C’est ici qu’on transmet notre religion, nos traditions, notre langue à nos enfants. S’ils sont nés et vont à l’école à Nice, ils ne doivent pas oublier nos origines. Mais sans cette église, où iront nos racines ? »
Sans réponse, éreinté par des années de joutes juridiques avec Moscou, Alexis Obolenski hausse les épaules.
Le président de l’Acor espère une main tendue du diocèse catholique et de la mairie. En vain, pour l’instant, malgré « leur bonne volonté ».
Quant à l’église roumaine, en construction au Vallon des fleurs, « les calendriers liturgiques sont trop similaires pour cohabiter ».
La messe terminée, la foule se retire. Mais la fête continue. Dans la salle paroissiale, l’on chasse tant bien que mal la « toska », ce spleen russe intraduisible.
Oubliant ses soupirs mélancoliques pour un air plus entraînant, l’accordéon d’Ivan – réfugié ukrainien – s’essouffle sur des balades populaires.
Entre deux verres et un refrain repris en chœur, la joie n’est pas innocente. Mais qu’importe, elle demeure. Ultime résistance.
(1) En première instance, le 25 février 2021, le tribunal judiciaire de Nice faisait droit à l’association revendiquant l’église, ainsi que le cimetière russe de Caucade, au titre de la « prescription acquisitive ».
(2) Le prêtre Igor est affilié au Métropolite de Roumanie par souci d’indépendance au patriarche de Moscou, Kiríll, ancien membre du KGB et proche de Vladimir Poutine.