Bâtir, c’est s’assurer de marquer le temps et laisser une trace dans l’histoire. Les monarques et les chefs de tout bord s’y sont adonnés de tout temps. Les présidents français ne font pas exception, même si depuis Nicolas Sarkozy la pratique s’est raréfiée sinon arrêtée. Georges Pompidou a un musée d’art moderne à son nom. Jacques Chirac, le musée du quai Branly. Valéry Giscard d’Estaing avait – entre autres – planifié la réhabilitation du musée d’Orsay, de l’Orangerie et du parc de la Villette. Mais aucun d’entre eux n’a atteint l’ampleur, ni en nombre ni en dépenses, de ceux engagés par François Mitterrand que l’on a nommés ses « Grands travaux ».

Dès sa première conférence de presse, fin 1981, François Mitterrand veut apparaître comme président bâtisseur, posant les jalons des grandes constructions à venir : finir celles lancées par Valéry Giscard d’Estaing, dans un premier temps, puis très vite projeter un nouvel opéra, mais aussi le Grand Louvre et aménager le quartier de La Défense.

François Mitterrand a voulu être un président de la culture et a imaginé à cette fin, au moins pour Paris, un ensemble d’envergure de bâtiments qui ont coûté plus de 34 milliards de francs sur deux septennats, dans un contexte de rigueur budgétaire. Un projet pharaonique, non égalé depuis. Pourquoi et comment ces projets sont-ils nés et qu’en reste-t-il ?

1L’Opéra Bastille : décloisonner le classique

Les Grands travaux ont quasiment tous été défendus publiquement par un idéal politique : celui de moderniser et de promouvoir la culture auprès du plus grand nombre, en investissant en particulier l’Est parisien, qui en était jusqu’ici tenu à l’écart. Des arguments nécessaires également pour faire passer la pilule du coût exorbitant de ces travaux pour l’époque. L’Opéra Bastille en est une bonne illustration. Insufflé par Jack Lang, ministre de la Culture, le projet est celui d’un nouvel opéra national pour suppléer l’Opéra Garnier, jugé trop petit et techniquement dépassé. Place de la Bastille se dressera donc un nouvel opéra, dessiné par l’architecte canado-uruguayen Carlos Ott.

On laissera à Garnier les opéras classiques, ancrés au cœur de Paris. À l’Opéra Bastille, on vise la modernité et le croisement des arts : musique, concerts, mais aussi danse contemporaine et théâtre. Exit les moulures, dorures et sculptures de la façade de Garnier. Bastille est un bloc froid, minimaliste et imposant. On le veut moins élitiste, plus ouvert aux classes moyennes et populaires, même si cela peut relever de l’oxymore.

L'Opéra Bastille, le 16 janvier 1989, quelques mois avant son inauguration, sur la place de la Bastille, à Paris. (PATRICK KOVARIK / AFP)

L’Opéra Bastille, le 16 janvier 1989, quelques mois avant son inauguration, sur la place de la Bastille, à Paris. (PATRICK KOVARIK / AFP)

Pour appuyer le symbole, la salle devait initialement être inaugurée à l’occasion du bicentenaire de la Révolution française, le 14 juillet 1989. Mais elle prit quelques jours de retard. C’est donc une construction éclair, presque en urgence, pour un projet d’une telle ampleur. La qualité du bâtiment en pâtit. En 1991, l’État engage une procédure pour malfaçons contre les constructeurs privés du nouvel opéra car des plaques de la façade manquaient de se décrocher.

Mais le bâtiment n’en est pas au bout de ses peines. Un rapport de la Cour des comptes de 2024 souligne la vétusté de sa structure. En septembre 2025, la ministre de la Culture annonçait un grand plan de rénovation de l’Opéra national : une enveloppe totale de 450 millions d’euros est allouée à Garnier et à Bastille, qui fermeront tour à tour. Le site de l’Opéra Bastille serait même, selon cette ambition, « totalement transformé », la scène principale étant susceptible de « s’écrouler », selon Rachida Dati.

2Le Grand Louvre : « Rendre le Louvre à sa destination »

« J’ai pris la décision de rendre le Louvre à sa destination », déclarait François Mitterrand dès son élection. Lancé dès 1981 par une idée de Jack Lang, le projet vise à restituer au lieu sa pleine vocation muséale, alors que la grande aile Richelieu est encore occupée par les services du ministère des Finances. Il s’agit aussi de repenser la circulation intérieure et de transformer les accès pour faire face à l’afflux croissant de visiteurs.

En 1983, François Mitterrand et Émile Biasini, en charge de mener à bien le projet du Grand Louvre (et bien d’autres Grands travaux par la suite) retiennent l’idée très moderne de l’architecte sino-américain Ieoh Ming Pei, qui propose l’édification d’une haute pyramide de verre au cœur du palais, conçue comme une nouvelle entrée menant à un vaste espace d’accueil souterrain. Ce projet est loin de faire l’unanimité. On parle d’une « verrue », d’un « Disneyland » ou même d’un « Luna Park ». Le maire du 1er arrondissement propose même un référendum local. Jacques Chirac, alors maire de Paris, s’y oppose lui aussi frontalement.

Le président de la République, François Mitterrand, regarde la pyramide du Louvre le jour de l'inauguration de l'aile Richelieu du Grand Louvre, le 18 novembre 1993, à Paris. (AFP)

Le président de la République, François Mitterrand, regarde la pyramide du Louvre le jour de l’inauguration de l’aile Richelieu du Grand Louvre, le 18 novembre 1993, à Paris. (AFP)

Qu’importe. La pyramide est inaugurée le 30 mars 1989 et le Grand Louvre dans sa totalité en 1993. Son succès n’est plus à démontrer : de 1,4 million de visiteurs en 1980, le musée est passé à 9 millions en 2025.

Quarante ans plus tard, le Louvre est de nouveau bousculé : 2025 a démontré que ses installations étaient devenues vétustes, comme l’évoquaient déjà des rapports précédents, des fuites d’eau aux failles de son système de sécurité. En janvier, Emmanuel Macron annonçait une nouvelle rénovation baptisée « Nouvelle renaissance du Louvre« , estimée à plus de 700 millions d’euros sur une dizaine d’années. Un concours d’architecture lancé en juin devra désigner l’équipe chargée des travaux, notamment un nouvel accueil et une salle spécialement dédiée à La Joconde.

3Bercy : un nouveau ministère pour les Finances

Lors du chantier, les travaux du Louvre prennent des mois de retard. Pour cause : le ministère des Finances est particulièrement hostile à son déménagement de l’aile Richelieu. « S’engagea alors une guerre d’usure, qui dura plus d’un an, jusqu’en juillet 1987. Partira ? Partira pas ? Dans quelles conditions ? », raconte le superviseur d’une large partie des Grands travaux, Émile Biasini, dans un ouvrage paru en 1995. Car s’il s’agissait de rendre au Louvre son immense aile Richelieu, il fallait bien trouver où reloger l’imposant ministère des Finances.

C’est ainsi qu’est né le projet de Bercy. Comme pour l’Opéra Bastille, les fonctionnaires disent adieu aux moulures et aux grands parquets du Louvre pour ce que l’on appellera très vite le « paquebot de Bercy ».
Un conglomérat de cinq bâtiments – Colbert, Vauban, Necker, Sully et Turgot – inauguré en 1989, après sept ans de travaux. L’architecture se veut « puissante et intemporelle » : François Mitterrand n’est pas convaincu, y voyant une construction semblable à une station de « péage ». Mais il est déterminé à libérer le Louvre.

Le ministère l'Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle, énergétique et numérique qui s'élance sur la Seine, photographié en octobre 2024. (STEPHANE OUZOUNOFF / HANS LUCAS / AFP)

Le ministère l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle, énergétique et numérique qui s’élance sur la Seine, photographié en octobre 2024. (STEPHANE OUZOUNOFF / HANS LUCAS / AFP)

À l’intérieur, le bâtiment est un dédale de couloirs – 42 kilomètres – et d’équipements de bureau à la pointe pour l’époque : système de distribution du courrier sur rails, ordinateurs, téléphones. Un luxe alors inédit dans l’administration publique.

Mais qui a depuis fait son temps. Bercy doit à son tour être rénové pour s’adapter à de nouveaux usages et devenir le « Grand Bercy ». Un projet estimé entre 300 et 500 millions d’euros, annoncé en mars 2025, qui doit s’étaler sur sept à huit ans.

4La Grande Arche de La Défense : du gigantisme brut

Lorsqu’il remporte en 1983 le concours d’architecture organisé par l’État pour le bâtiment censé venir couronner le tout jeune et très moderne quartier de La Défense, personne ne connaît Johan Otto von Spreckelsen. L’architecte danois n’a alors à son actif que quelques églises construites dans son pays. Pourtant, c’est son cube de verre, à la fois minimaliste et gigantesque, qui l’emporte à l’unanimité et qui reliera le quartier de La Défense au Grand Louvre, dans l’axe dessiné par Le Nôtre.

Derrière sa simplicité apparente, la Grande Arche est un casse-tête permanent, un défi architectural aux limites du réalisable. Matériaux, budget, fonctionnalités : tout semble irréalisable sur le papier. Le projet est pharaonique, piloté par des dizaines d’entreprises, dans la même urgence que l’Opéra Bastille. François Mitterrand souhaite en effet une inauguration pour le bicentenaire de la Révolution française, en 1989.

François Mitterrand regarde la maquette du projet de la grande Arche de La Défense concue par l'architecte danois Johan Otto von Spreckelsen, à l'Elysée, le 26 février 1985. (PHILIPPE BOUCHON / AFP)

François Mitterrand regarde la maquette du projet de la grande Arche de La Défense concue par l’architecte danois Johan Otto von Spreckelsen, à l’Elysée, le 26 février 1985. (PHILIPPE BOUCHON / AFP)

Progressivement écrasé par son projet, Spreckelsen rentre au Danemark et s’éloigne du chantier, tandis que ses relations avec les acteurs français se tendent. À partir de 1986, avec la cohabitation et l’arrivée de Jacques Chirac à Matignon, l’État réduit ses financements.

L’Arche, initialement conçue pour accueillir le « Carrefour international de la communication », trouve son équilibre économique en étant adossée à des bureaux privés. Spreckelsen démissionne en juin 1986, affirmant ne plus jamais vouloir être associé à ce chantier, devenu pour lui une épreuve. Il meurt quelques mois plus tard.

La Grande Arche de l'architecte Otto von Spreckelsen, à La Défense, dans les Hauts-de-Seine. (CHICUREL ARNAUD / HEMIS / AFP)

La Grande Arche de l’architecte Otto von Spreckelsen, à La Défense, dans les Hauts-de-Seine. (CHICUREL ARNAUD / HEMIS / AFP)

Dans La Grande Arche (Gallimard, 2016), Laurence Cossé rapporte les propos de Paul Andreu, qui reprit le projet après son départ : « S’il avait fait passer son œuvre avant son ego, il serait resté. (…) En abandonnant, il s’est infligé une violence terrible. Je pense que ce type de violence se porte au corps et qu’il en est mort. » L’histoire de ce mystérieux bâtisseur et de son bâtiment devenu aujourd’hui emblématique du quartier des affaires parisien a été portée à l’écran à l’automne par Stéphane Demoustier avec le film au titre évocateur L’Inconnu de la Grande Arche. Johan Otto von Spreckelsen y trouvera sans doute sa postérité.

5La BnF François Mitterrand : la table (de verre) renversée

En 1988, la salle Richelieu de la Bibliothèque nationale, qui abrite depuis le XIXe siècle livres et documents, déborde. Avec seulement 600 places, elle ne suffit plus à accueillir le public, tandis que les ouvrages à archiver affluent par centaines. Il faut de l’espace.

François Mitterrand lance alors son ultime chantier, le plus colossal : la nouvelle Bibliothèque nationale de France, sur les bords de Seine, à l’est de Paris. Le bâtiment est gargantuesque. Confié au jeune architecte Dominique Perrault, alors âgé de 36 ans, il prend la forme d’une immense table de verre renversée, ses quatre pieds tournés vers le ciel. Dans ces quatre pieds – ou plutôt ces tours – sont conservées des millions de publications, non plus sous terre, mais dans les airs. Elles encerclent une cour centrale, véritable forêt intérieure de pins et de cèdres.

La BnF François Mitterrand, le long de la Seine, à Paris. (BRAVO-ANA / ONLY FRANCE / AFP)

La BnF François Mitterrand, le long de la Seine, à Paris. (BRAVO-ANA / ONLY FRANCE / AFP)

Dès le début, la construction de cette bibliothèque est marquée par de violentes polémiques, notamment dans le monde universitaire. On redoute que la lumière endommage les ouvrages, on s’inquiète de la climatisation nécessaire et du coût total du projet, estimé à 5 puis 7 milliards de francs en 1994. Une centaine de chercheurs signent même une lettre ouverte dénonçant un projet architectural « spectaculairement mauvais ». Comme pour le Louvre, l’État maintient le cap.

La BnF est inaugurée en mars 1995. On la présente alors comme la bibliothèque la plus moderne du monde. Mais elle est encore largement inachevée. François Mitterrand meurt avant de la voir pleinement en activité. Son ouverture au public est célébrée en 1996 par Jacques Chirac. Depuis, la bibliothèque est devenue un lieu central de la recherche universitaire et un site très fréquenté par le public. Mais elle s’apprête, elle aussi, à saturer. Son espace de stockage devrait être plein d’ici à 2030. En attendant, un nouveau site de conservation est en cours de construction à Amiens, dont l’ouverture est prévue à cet horizon.