Lors des prochaines élections municipales, les 15 et 22 mars 2026, les communes de moins de 1 000 habitants devront adopter un mode de scrutin de liste paritaire. Cela entraîne la fin du système de panachage – ou « tir aux pigeons » – qui existait jusqu’alors. Il ne sera plus possible, pour les électeurs, de rayer le nom de candidats pour les remplacer par ceux d’une autre liste, une façon de « panacher » les programmes pour plus de souplesse à l’échelle d’un village.
Mais en plus d’être mal vécue par une majorité de maires de communes de moins de 500 habitants, qui y voient une perte de démocratie, c’est souvent un casse-tête lorsqu’il s’agit de constituer les listes électorales.
Dans le département de l’Yonne, Chitry est un petit village, près d’Auxerre, de 350 habitants. Ici, on fait du vin, de l’Aligoté et du Chardonnay. Le maire Christian Bouley a été le dernier commerçant de Chitry. « J’étais boucher-charcutier, dit-il. Je suis maire depuis 2020 ». Il va se représenter cette année, avec les nouvelles règles.
Comme dans les communes de 100 à 500 habitants, il faut 11 personnes au Conseil municipal. Christian Bouley doit trouver cinq ou six femmes. « J’ai du mal à trouver les 50% de femmes. Il m’en manque trois, j’en ai que deux », déclare-t-il, expliquant qu’il en a déjà sollicité plusieurs en vain.
« Leur réponse, c’est qu’elles ont peur de ne pas avoir assez le temps. »
Christian Bouley, maire de Chitry
à franceinfo
« Mais bon, c’est un petit village, pas le Conseil des ministres, s’exclame le maire. Je ne sais pas pourquoi, mais les hommes, je n’ai pas eu besoin d’aller les chercher, ils sont venus d’eux-mêmes. »
C’est pour endiguer cette tendance que cette loi a été adoptée au printemps 2025, alors qu’aujourd’hui, moins d’une petite commune sur quatre dispose d’un Conseil municipal proche de la parité. Le changement se fait dans la douleur, même si les élus finissent par trouver des candidates.
Dans le nord de l’Yonne, dans le village de Passy, Stéphanie Dumoutier s’est laissé convaincre : « On s’est eu au téléphone ce midi, ça y est, c’est validé, j’ai dit oui, pour de vrai ! » raconte-t-elle en riant. Elle sera sur la liste de monsieur le maire, Pascal Crou, qui repart pour un tour après cinq mandats, et qui est venu la chercher.

Pascal Crou, maire de Passy, et Stéphanie Dumoutier, qui sera sur la liste pour le scrutin de mars 2026 (AGATHE MAHUET / FRANCEINFO / RADIO FRANCE)
« Je n’y avais pas pensé, mais pourquoi pas », confie encore Stéphanie, qui admet que c’est la parité obligatoire qui lui a ouvert cette porte : « Clairement ! Cela fait quatre ans qu’on habite là, sans la parité obligatoire, tu ne serais pas venu me chercher « , dit-elle au maire. Celui-ci rétorque : « Non, ce n’est pas vrai. Nous, ça fait depuis la nuit des temps qu’on cherche à avoir la parité sans qu’on ne nous l’impose. »
« Sans la parité obligatoire, tu ne serais pas venu me chercher. »
Stéphanie Dumoutier, une habitante de Passy
à franceinfo
Stéphanie expose les raisons pour lesquelles elle ne s’est pas engagée jusque-là : « Je me revois… Aujourd’hui, mes enfants ont 20 et 24 ans, mais quand ils en avaient 4 et 7, je ne l’ai pas fait parce que les journées étaient bien remplies. Les devoirs à la maison, etc. À un moment donné, stop. Maintenant, j’ai le luxe d’avoir le temps. Cela vaut tout l’or du monde, le temps. »
Ce déséquilibre persiste dans les foyers, entre hommes et femmes, c’est cela qui, selon Pascal, le maire, empêche les petites communes de mettre en œuvre correctement cette « légitime » réforme de la parité. « On est le dernier maillon de la démocratie et on nous demande de faire ce boulot-là, explique-t-il, alors que dans notre société, ce travail devrait être fait à tous les échelons ! On voit bien aujourd’hui, le travail sur le genre, ça fait des tollés dans les écoles. Mais moi, j’y suis favorable, car c’est là que le travail doit se faire : en amont. Qu’on reconnaisse la place des femmes ! Parce qu’on a encore de vieux schémas qui ne leur laissent pas la place, j’en suis bien conscient ».
De là à imposer cette parité dans les petits villages, l’idée doit encore faire son chemin. « Dans les petites campagnes, décrit Stéphanie, on a les hommes bourrus et les femmes en retrait. Donc là, c’est bien qu’on fasse en sorte d’entendre leurs voix. Mais est-ce qu’il faut l’imposer ? J’en sais rien en fait… »
Dans l’Yonne, toujours, La Belliole compte 260 habitants. Loïc Barret, le maire, montre un distributeur de baguettes de pain en face de la mairie : « Voilà notre commerçant, il est là, grand comme une cabine téléphonique ! Mais le pain est bon. » La 4G est arrivée dans le village il y a 15 jours. Le maire en est bien content. En revanche, il est beaucoup moins convaincu par la réforme sur la parité. Pour lui, ce n’est pas la priorité. « Nous avons besoin d’individus – hommes ou femmes – motivés », affirme-t-il.

Loïc Barret, maire de La Belliole, dans l’Yonne. (AGATHE MAHUET / FRANCEINFO / RADIO FRANCE)
Loïc Barret en sait quelque chose : deux de ses conseillers municipaux ont démissionné au bout de deux ans. Puis, peu à peu, trois autres se sont évanouis dans la nature. « Ah oui, on les convoquait, raconte-t-il, et plus personne, pas de réponse. Maintenant, on n’a plus du tout de nouvelles ». Quant au petit nombre de personnes restant dans ce conseil, le maire déplore : « Il n’y en a que quatre qui bossent vraiment, si vous voulez, sur une équipe de 11 ! Je ne compte pas la secrétaire qui fait un travail formidable. »
C’est pourquoi ce maire se dit en colère contre l’Association des maires ruraux, qui a soutenu la mise en place « précipitée » de cette réforme sur la parité. Il est en train de finaliser sa liste, étonnamment elle comportera quatre couples. Ce n’est pas « fait exprès », assure-t-il, mais c’est peut-être une façon de faire venir plus facilement des femmes au Conseil municipal.
Dans d’autres communes, comme en Essonne, la réforme se retourne parfois contre les femmes. Ici, à Puiselet-le-Marais, où la mairie partage sa cour avec l’école, le maire Fabien Bidault a aujourd’hui deux adjointes. « Il va soit falloir que j’en vire une pour mettre un homme à sa place, ce qui n’est pas du tout mon choix, dit-il – car la parité s’applique aussi aux adjoints – soit qu’on s’oriente vers la création d’un 3e poste d’adjoint, dans l’inconnu, pour avoir un homme en plus des deux femmes ».
Les deux concernées trouvent la situation déroutante. Karine Mayeur, la 2e adjointe témoigne : « C’est très bien la parité, mais là, ça joue en notre défaveur. Il faudrait laisser la place à un homme. Notre fonction nous convient bien comme elle est ! »
De fait, la commune de moins de 300 habitants n’a pas réellement besoin d’un nouvel adjoint, d’autant que ça signifie une 3e indemnité à prévoir, donc des charges en plus.