Une mort absurde qui rappelle celle survenue quelques années auparavant, le 27 novembre 1916, quand le grand poète, flamand mais francophone, Emile Verhaeren venait de donner une conférence à Rouen et se trouvait dans la foule dense à la gare. Il tenta de monter dans un train en marche, glissa, et eut les jambes coupées, mourant peu après. Il n’avait que 61 ans et jouissait d’une gloire immense dans toute l’Europe.
La Sagrada Familia toujours en travaux ©Photo : D.R.
Mais revenons à Gaudí enterré entouré d’une foule énorme. Après sa mort, il tomba dans l’oubli ; son œuvre fut dénigrée par la critique internationale qui la jugeait baroque et excessivement onirique.
Après la mort de Gaudi, et l’avènement de la IIe République espagnole, les travaux de Sagrada Familia furent mis en veille et, avec la guerre civile, une partie de la crypte et les archives de Gaudífurent détruites. Les travaux à la cathédrale ne reprirent qu’en 1952. Ce n’est que dans ces années-là qu’il retrouva une célébrité qui n’a fait ensuite que croître jusqu’à voir ses réalisations à Barcelone faire partie des destinations les plus visitées au monde (5 millions de visiteurs annuels à la Sagrada Familia).
Toujours inachevée
Cette année, en juin 2026, pour ce centième anniversaire de sa mort, on devrait – enfin – voir terminé l’essentiel du chantier de la Sagrada Familia, la cathédrale qui était l’œuvre de sa vie. Un monument qu’on peut analyser sans fin. Un exemple : ses incroyables maquettes qu’on peut découvrir dans le musée de la Sagrada Familia à Barcelone. Faites de fils lestés (les chaînettes), elles sont renversées, la répartition des poids donnant la forme idéale du bâtiment futur.
Antoni Gaudi ©photo D.R.
Juin 2026 marquera l’achèvement de la tour de Jésus-Christ, la dernière et la plus haute des dix-huit tours, avec une grande croix de verre et de céramique qui la couronnera, ce qui fera du « Temple expiatoire de la Sainte Famille » – son nom complet – l’église la plus haute du monde, culminant à 172,50 m. La hauteur assignée par Gaudí correspond au dernier multiple de 7,5 – son nombre fétiche, entre le divin 7 et l’infinie perfection du 8 – inférieur au sommet naturel de la ville, la montagne de Montjuic. Car, pour l’architecte, « l’œuvre de l’homme ne doit pas dépasser celle de Dieu ». Le public pourra monter à l’intérieur en ascenseur, comme dans les autres tours accessibles. Chez Gaudí, tout est symbole : il y aura 12 tours pour les Apôtres, 4 pour les Évangélistes, 1 pour la Vierge Marie et la plus haute, dédiée à Jésus-Christ.
Une grand-messe solennelle, aura lieu avec parmi les invités le pape Léon XIV.
Certains détails décoratifs, notamment la « Façade de la Gloire » et l’escalier, prendront plus de temps, des retards dus entre autres au covid, amenant la fin des travaux à 2030 ou même plus tard. La « Façade de la Gloire » sera l’entrée principale de la Sagrada Familia, qui comprend un gigantesque escalier et implique la destruction de plusieurs immeubles. En 2030, on arrivera à 147 ans depuis le début de travaux en 1883. Même s’il ne s’agit pas d’un record (la cathédrale d’York, en Angleterre, a été bâtie en plus de deux siècles et demi et Notre Dame à Paris a demandé près de deux siècles), la durée impressionne autant que le bâtiment.
Gaudi, l’architecte de la Sagrada Familia, fait un premier pas vers la sainteté
En avril dernier, l’Église catholique a reconnu Gaudí « vénérable », une première étape sur la voie possible de la sainteté dit L’Église.
Fou ou génie
Le célèbre banc ondulé de 110 m au parc Güell ©Photo : D.R.
Antoni Gaudí est né le 25 juin 1852 à Reus. En 1870, il déménagea à Barcelone pour suivre ses études d’architecture tout en occupant divers emplois qui lui permettaient de financer ses études. Il fut un étudiant irrégulier, mais qui montrait déjà des signes de génie qui lui ouvrirent les portes de la collaboration avec certains de ses professeurs. Lorsqu’il termina ses études en 1878 à l’École d’Architecture, le directeur, Elies Rogent, eut cette phrase restée célèbre : « Je ne sais pas si nous avons donné le titre à un fou ou à un génie, le temps nous le dira ».
Une fois son diplôme obtenu, Gaudí s’installa à son propre compte dans son bureau de la rue del Call à Barcelone En 1878, par hasard, il rencontra Eusebi Güell, un industriel aimant les arts, et leur collaboration donna lieu à une exceptionnelle relation d’amitié, mais aussi de mécénat entre les deux hommes.
Au-delà de sa relation avec Güell, Gaudí reçut une grande quantité de commandes et proposa d’innombrables projets dont beaucoup sont restés sur le papier.
Après des débuts influencés par l’art néogothique et par des tendances orientalistes, Gaudí aboutit à l’Art nouveau comme Horta chez nous, appelé aussi dans son cas « modernisme catalan ». Cependant, il alla bien au-delà de l’Art nouveau orthodoxe. Il créa un style personnel fondé sur l’observation de la nature, à la recherche d’un langage pour pouvoir refléter ses formes dans l’architecture.
« Rien, disait-il, n’est inventé, car la nature a déjà tout écrit. L’originalité consiste à revenir à l’origine ». On note aussi l’utilisation d’étonnantes surfaces mathématiques comme le paraboloïde hyperbolique, l’hyperboloïde, l’hélicoïde et le conoïde. Le résultat, ce sont des bâtiments quasiment sans angles droits, ondulants et asymétriques. « Dans la nature, l’angle droit n’existe pas », « La ligne droite appartient aux hommes, la courbe à Dieu », disait-il. « Ces formes géométriques, variant constamment l’incidence de la lumière, ont une richesse de nuances qui leur est propre, qui rend l’ornementation, et même le modelage superflus. »
Ses chefs-d’œuvre
Durant sa période de maturité, les chefs-d’œuvre se sont succédé que tous les touristes à Barcelone visitent. La Casa Batllo : bâtiment couronné par un spectaculaire toit composé de grandes écailles qui simulent le dos d’un animal, avec la façade qui incorpore de fines colonnes de pierre aux formes osseuses décorées d’éléments floraux typiquement modernistes. Au cours de l’histoire, cette maison a été surnommée la maison des os ou la maison du dragon.
La Casa Milà, appelée populairement La Pedrera (« carrière de pierre » en catalan), est le dernier chantier civil de Gaudí, commencé en 1906 achevé en 1912. Le toit est couvert de sorties d’escaliers, cheminées et tours de ventilation formant un fascinant jardin de sculptures dont une des cheminées construite avec de simples bouteilles cassées à une époque où le mot recyclage n’existait pas encore.
Le toit-terrasse de la Pedrera, comme un jardin de sculptures ©Photo: D.R.
Le Parc Güell est l’une des icônes de Barcelone avec ses équipements en Trencadis (une technique de mosaïque catalane qui utilise des fragments irréguliers de céramique, faïence, verre ou porcelaine). Dans une ville qui dispose de plus de 400 dragons qui font référence à la légende de sant Jordi (saint patron de la Catalogne), celui du Park Güell (appelé aussi Salamandre) est le plus photographié et connu au monde. On y trouve aussi le plus long banc ondulé au monde : 110 m.
Gaudí, dans sa jeunesse, fréquentait des théâtres, des concerts et des réunions, mais passa d’un jeune dandy avec des goûts de gourmet à un homme négligeant son apparence personnelle, mangeant frugalement jusqu’à se retirer de la vie sociale tout en se consacrant avec plus de ferveur à un sentiment mystique et religieux, se concentrant à partir de 1915, exclusivement sur la Sagrada Familia. Vouant totalement sa vie à sa profession, il est toujours resté célibataire.