Bruno Retailleau, patron des Républicains, lors de la présentation de son programme, « Travail gagnant », au siège parisien du parti, le 7 janvier 2026. SARAH MEYSSONNIER / REUTERS
« Encourager le travail, décourager l’assistanat » : tel est le nouveau mantra de Bruno Retailleau. Dans son programme, présenté le 7 janvier, intitulé « Travail gagnant », le président du parti de droite Les Républicains (LR) dénonce la doctrine « Travaillez moins et vous vivrez mieux » que défendrait, à ses yeux, les « illusionnistes du social-étatisme », qui auraient rendu plus avantageux de percevoir des aides que de chercher une activité professionnelle. La preuve : il serait possible de percevoir 1,7 smic sans travailler, a-t-il par exemple assuré sur France Inter jeudi 8 janvier.
Lire le décryptage | Article réservé à nos abonnés Bruno Retailleau se met au « travail », propositions économiques à l’appui, avant une candidature imminente pour 2027
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Problème : le chiffre qu’il agite, produit d’un calcul alambiqué, est largement contredit par les études économiques récentes.
Ce que disent les études : travailler rapporte plus
Travailler, même au smic, « est toujours plus rémunérateur » que de vivre du RSA et d’aides sociales, quelle que soit la composition du foyer. Telle est la conclusion d’un document de travail publié en décembre 2025 par l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), un institut de recherche lié à Sciences Po.
Selon la configuration du ménage, la reprise d’un travail permet de gagner entre 700 et 1 200 euros par personne en revenu disponible – le revenu à disposition pour consommer et épargner. Pour effectuer ce calcul, les économistes Guillaume Allègre et Muriel Pucci ont retranché les revenus perdus (RSA et aides au logement) aux revenus gagnés (salaire et prime d’activité). Le solde est systématiquement positif, avec ou sans enfant.
Exemple : pour une personne en couple avec deux enfants à charge, le gain s’élève à 835 euros par mois en cas de reprise d’une activité salariée au smic, et de 932 euros si le conjoint dispose lui aussi d’un salaire minimum. S’ils restent sans emploi, leurs aides s’élèveraient à 1 752 euros, soit 1,2 smic à deux ou 0,6 smic par personne, selon les calculs communiqués au Monde par Guillaume Allègre. C’est environ 1 000 euros de moins que les revenus d’un même couple dont les deux membres seraient au smic (2 886 euros). En somme, il est donc faux d’affirmer que les aides sociales encouragent à l’inactivité.
Dans la cuisine du chiffre de Bruno Retailleau
Pour son entrée en précampagne en vue de la présidentielle de 2027, Bruno Retailleau a choisi de communiquer sur une conclusion inverse, en s’accomodant avec les chiffres.
Dans le système social français, un couple avec deux enfants toucherait l’équivalent d’1,7 smic, a assuré le président des LR. « Certes, Monsieur et Madame X ne roulent pas sur l’or », mais le montant total des aides qu’ils perçoivent serait « pratiquement l’équivalent » des revenus d’un couple de salariés, assure-t-il dans une tribune à L’Opinion. « Il faut faire l’addition dans le système français entre les aides qui sont monétaires et les aides qui sont aussi en nature », a-t-il encore défendu sur France Inter pour justifier son calcul face à un Benjamin Duhamel incrédule.
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D’où vient exactement ce « 1,7 smic » ? Le détail du calcul peut être trouvé dans une note technique publiée sur le site officiel des Républicains. Celle-ci imagine un foyer fictif composé de deux adultes de plus de 25 ans, sans emploi, résidant dans une HLM à Tours (Indre-et-Loire). La note cumule absolument toutes les aides auxquelles ce couple est éligible : allocation scolaire, chèque énergie, mais aussi cantine scolaire, abonnements de transports en commun au tarif social, ainsi que les aides facultatives (permis de conduire, télécommunications, vacances, etc.).
A supposer que les deux conjoints demandent chaque année toutes les subventions, et les obtiennent tous les ans, la note arrive à un chiffre total de 2 374 euros, soit 1,7 fois le smic.
Les failles d’une comparaison alambiquée
En plus d’être peu réaliste, ce calcul pose plusieurs problèmes méthodologiques majeurs.
- Des subventions qui sont également accessibles aux actifs
D’une part, la comparaison crée une opposition artificielle. En effet, si certaines allocations comme l’aide aux vacances, le chèque énergie et la réduction de loyer de solidarité sont réservés aux bénéficiaires des minima sociaux, d’autres comme les aides aux transports, les allocations familiales et l’allocation de rentrée scolaire sont également accessibles à des actifs. Les considérer comme un avantage exclusif des inactifs n’est donc guère rigoureux.
- Une politique familiale indépendante de l’activité professionnelle
Opposer les aides sociales accordées à un foyer familial de quatre personnes et les revenus d’un couple sans enfant n’a pas non plus de sens : les aides liées aux enfants ne dépendent pas des revenus d’activités, mais de la politique sociale nataliste de la France, qui encourage les familles avec enfants, que les parents travaillent ou non. « Pour répondre à cette critique, il faudrait réduire la politique familiale, ce qui semble contradictoire avec le programme traditionnel des Républicains », épingle Guillaume Allègre.
- Un niveau de vie qui demeure sous le seuil de pauvreté
Enfin, en communiquant sur un équivalent smic, soit un revenu individuel, M. Retailleau occulte les difficultés de vie de ce couple fictif, qui doit nourrir quatre têtes (soit 2,1 unités de consommation, un indicateur créé pour pouvoir comparer les niveaux de vie des foyers selon leur composition). Le chiffre de 1,7 Smic de revenus mensuels – largement surestimé, comme nous l’avons vu –, correspond à 1 130 euros de revenu disponible par unité de consommation, ce qui placerait cette famille tourangelle fictive très largement en-dessous de la médiane du niveau de vie à Tours (1 940 euros en 2021 selon l’Insee) et même du seuil de pauvreté (1 288 euros en France). « Personne n’a envie de vivre à quatre avec ce niveau de vie », souligne l’économiste. En somme, contrairement à ce que prétend l’ancien ministre de l’intérieur, ce foyer n’a aucun intérêt à se satisfaire des aides sociales.