Pendant des décennies, Europe a incarné l’espoir ultime des chasseurs de vie extraterrestre. Cette lune de Jupiter, emprisonnée sous une coquille de glace épaisse de plusieurs dizaines de kilomètres, cache un océan global qui contient probablement plus d’eau que toutes les mers terrestres réunies. Un monde aquatique extraterrestre où, pensions-nous, la vie aurait pu émerger dans l’obscurité absolue. Mais une nouvelle étude vient de jeter un froid sur ces ambitions, et le verdict est sans appel : le fond de cet océan serait d’un calme mortel.
Un rêve astrobiologique qui s’effondre
Europe fait partie de ces destinations cosmiques qui font vibrer l’imagination des scientifiques. Parmi la centaine de lunes qui gravitent autour de Jupiter, celle-ci se distingue par une caractéristique fascinante : sous sa surface glacée se cache un océan d’eau salée liquide, potentiellement profond de cent kilomètres. Pour comparaison, la fosse des Mariannes, le point le plus profond de nos océans terrestres, ne dépasse pas onze kilomètres.
L’équation semblait simple : eau liquide plus énergie égale possibilité de vie. Sur Terre, partout où l’eau existe, même dans les conditions les plus extrêmes, la vie trouve son chemin. Les sources hydrothermales au fond de nos océans abritent des écosystèmes entiers, indépendants de la lumière du soleil, alimentés uniquement par la chaleur et les minéraux crachés par les entrailles de notre planète.
Naturellement, les scientifiques ont extrapolé ce modèle à Europe. Si son océan possédait des sources hydrothermales similaires, des volcans sous-marins ou une quelconque activité géologique, alors les conditions seraient réunies pour qu’une forme de vie ait pu apparaître et prospérer dans les abysses glacés de cette lune jovienne.
Les mathématiques de la déception
Paul Byrne, planétologue à l’université de Washington à Saint-Louis, et son équipe ont décidé de vérifier cette hypothèse avec rigueur. Leurs calculs prennent en compte trois paramètres fondamentaux : la taille d’Europe, la composition de son noyau rocheux et les forces gravitationnelles exercées par Jupiter.
Le premier constat est brutal : toute chaleur résiduelle provenant du noyau rocheux d’Europe se serait dissipée il y a des milliards d’années. Contrairement à la Terre, dont le noyau demeure brûlant et alimente une activité tectonique constante, Europe aurait épuisé son réservoir thermique interne depuis longtemps.
Restait l’espoir des forces de marée. Jupiter, géante gazeuse massive, exerce une attraction gravitationnelle colossale sur ses satellites. Sur Io, la lune la plus proche de Jupiter, cette attraction produit des déformations si intenses que la lune est devenue le corps le plus volcaniquement actif du système solaire. Ses éruptions projettent du soufre à des centaines de kilomètres d’altitude.
Mais Europe se trouve sur une orbite plus stable et plus éloignée. Les chercheurs ont calculé que les forces de marée, bien qu’elles contribuent probablement à maintenir l’océan à l’état liquide, ne sont pas suffisamment puissantes pour générer une activité géologique significative au fond marin.
Crédit : NASA/JPL-Caltech/SwRI/MSSS. Traitement d’image par Björn Jónsson CC BY-NC-SA 2.0)La lune Europe.Un silence abyssal
La conclusion de Byrne est dépouillée de tout romantisme scientifique : « Si nous pouvions explorer cet océan avec un sous-marin télécommandé, nous ne verrions aucune nouvelle fracture, aucun volcan actif ni aucun panache d’eau chaude sur le fond marin. Géologiquement parlant, il ne se passe pas grand-chose là-dessous. »
Un fond océanique calme signifie l’absence de sources d’énergie chimique, ces gradients thermiques et ces réactions minérales qui, sur Terre, nourrissent les écosystèmes des profondeurs. Sans cette énergie, les probabilités que la vie ait émergé et persiste aujourd’hui dans l’océan d’Europe s’effondrent considérablement.
L’exploration continue malgré tout
Cette étude ne signe pas l’arrêt de mort de l’exploration d’Europe. En 2031, la sonde Europa Clipper survolera la lune à plusieurs reprises, collectant des mesures précises de sa calotte glaciaire et de son océan. Ces données permettront de confirmer ou d’infirmer les calculs actuels.
Byrne lui-même refuse de céder au découragement : « Je ne serai pas déçu si nous ne trouvons pas de vie sur cette lune en particulier. Je suis convaincu qu’il existe de la vie quelque part. C’est pour cela que nous explorons l’univers : pour découvrir ce qui se cache là-bas. »
Même sans vie, Europe demeure un monde extraordinaire. Un océan global prisonnier de la glace, ballotté par la gravité d’une planète géante, reste un laboratoire naturel fascinant pour comprendre les limites de l’habitabilité dans notre système solaire.