Ce jeudi en fin d’après-midi à la clinique des Cèdres, les opérations s’enchaînent : ablation de la prostate, remplacement d’une prothèse de hanche complète, traitement d’un cancer de l’utérus… 108 interventions ont été réalisées dans la journée. Mais à partir de ce samedi 10 janvier à 8 h jusqu’au jeudi 15 à la même heure, les blocs seront vides.

La centaine de praticiens de l’établissement privé échirollois sera en grève : la clinique s’associe en effet au mouvement des praticiens libéraux. Seule la maternité continuera ses activités et les salariés seront à leur poste. « On ne leur demande pas de faire cet effort-là », explique le Dr Guillaume Richalet, PDG de l’établissement. Pour le reste, les interventions sont déprogrammées et les urgences passeront en mode dégradé. « On s’attend à être réquisitionnés par l’ARS. On traitera les urgences vitales et on assurera la continuité des soins ». Mais c’est tout.

« On devrait être davantage soutenus »

Ce mouvement, d’une ampleur inédite, « nous coûte énormément » : environ 150 000 € en urgences et 500 000 € pour la chirurgie « en sachant qu’on aura du mal à reprogrammer toutes les interventions ». « Le Conseil médical d’établissement, conscient des risques, a acté cette grève parce qu’on est à un point de rupture. On doit se faire entendre ».

La clinique indépendante et la Fédération de l’hospitalisation privée sont sur la même ligne : « On déplore que 50 % des établissements soient en déficit en 2025. On a des exemples ici : la clinique Mutualiste et celle de Chartreuse sont en redressement judiciaire », pointe le PDG. Qui rappelle que « les établissements privés représentent 35 % de l’activité hospitalière au niveau national et seulement 18 % des dépenses d’Assurance-maladie (AM) intégrant les honoraires médicaux. On est donc efficients et on devrait être davantage soutenus. On est financés par l’AM sur des forfaits de séjours hospitaliers qui n’ont pas augmenté depuis des années alors que l’inflation fait tout flamber. Et le déficit chronique d’un établissement c’est sa mort annoncée, puisque contrairement au public, il n’est pas compensé ».

« On va droit dans le mur »

Les revendications portent sur une augmentation des tarifs hospitaliers a minima de 1 %, sur une enveloppe de 140 M€ pour les professionnels de santé salariés du privé et le maintien du cadre conventionnel entre médecins libéraux et l’AM.

Dans les blocs des Cèdres, les médecins sont inquiets pour l’avenir : le leur oui, mais surtout celui des patients et de la clinique. « Je ne fais pas grève pour mon salaire, lance Nicolas Tardy, chirurgien orthopédiste, c’est parce que le système de santé se casse la gueule. Je veux alerter parce qu’on va droit dans le mur ».

Ces médecins libéraux se sentent souvent « stigmatisés ». « On nous parle de nos compléments (ou dépassements) d’honoraires. Mais ils ont été créés pour compenser le fait que la Sécu n’augmentait pas nos tarifs », expliquent plusieurs médecins. « Ils n’ont pas bougé depuis 1975 en gastro-entérologie ! », lance Marc Girard, gastro-entérologue. « Les mutuelles doivent aussi jouer leur rôle et rembourser les patients correctement », estiment plusieurs professionnels.

« On se bat parce qu’on voudrait que le système actuel, avec la dualité public/médecine libérale perdure, lancent Frédéric Bocqueraz et Ronan Moalic, chirurgiens urologues. Il permet encore aux Français de se faire soigner correctement. Si ça s’effondre, il y aura un réel problème d’accès aux soins ». « On refuse de se retrouver avec une médecine à deux vitesses, conclut le Dr  Richalet. Sauf qu’on craint que ça se termine comme en Angleterre ou même à l’américaine où les praticiens choisissent leurs patients selon leur assurance. On ne veut pas de ça ». Alors, ils seront nombreux, les médecins des Cèdres, à monter à Paris samedi pour manifester et certains s’exileront même à Bruxelles pour ne pas être réquisitionnés.