En 1987, alors que Mickey Rourke est au faîte de sa gloire et de son sex-appeal, une journaliste se fend d’une page dans un hebdomadaire afin de coucher sur le papier son profond désarroi : au détour d’un palace parisien, elle a aperçu son idole se mettre subrepticement un doigt dans le nez. Ce geste incongru brisait d’un coup le mythe du mâle dominant de « 9 semaines ½ », du héros incompris de « L’année du dragon », du motard charismatique de « Rusty James »… Bref, du tout-en-un masculin sur lequel fantasmaient alors les foules sentimentales.
Après une vertigineuse dégringolade due à des frasques dignes du plus brutal et inconséquent des gougnafiers et malgré un retour plus ou moins glorieux sur les écrans, on n’ose imaginer aujourd’hui leur désespoir. Lequel a même dû virer à l’incompréhension à cette annonce improbable : Mickey Rourke serait à ce point au fond du trou qu’une cagnotte a été mise en place pour lui éviter l’expulsion d’un logement dont il n’aurait pas payé le loyer depuis plusieurs mois ! Quand la nouvelle tombe lundi dernier, la toile s’affole, les articles se multiplient et la collecte grossit à vue d’œil : 101 758 dollars récoltés en trente-six heures… N’en jetez plus : les dons sont suspendus. Et à la demande de qui ? De Mickey Rourke lui-même ! Car non seulement celui-ci n’en demandait pas tant, mais surtout il ne demandait rien.
Très actif sur Instagram où, en bon animaliste qu’il est devenu, il vient de rendre trois vibrants hommages à Brigitte Bardot, et fort de près de 500 000 abonnés, il a publié une longue vidéo où, un de ses multiples petits chiens adorés sur les genoux, il tient un discours sans équivoque : « Quelqu’un a mis en place une sorte de fondation ou de cagnotte pour moi afin de récolter de l’argent comme pour une œuvre de charité. Et ce n’est pas moi, d’accord ? Si j’avais besoin d’argent, je ne demanderais aucune p… de charité ! Je préférerais me foutre un flingue dans le cul et appuyer sur la détente. ». Puis, avant d’insister en conclusion de ce long post de 4’20 » : « Cette situation me met mal à l’aise. Ne donnez pas d’argent à ce fonds. Et si vous en avez déjà donné, récupérez-le ! », il rassure les fans dont les oreilles auraient pu être écorchées par son introduction avec une explication au langage plus châtié : « Je ne suis plus le fou furieux que j’étais il y a une vingtaine d’années. Ma vie est très simple. […] Tout allait bien depuis cinq ou six ans, jusqu’à ce que deux minables rachètent l’appartement [que je loue] et refusent de réparer quoi que ce soit. Plus d’arrivée d’eau dans la salle de bain, un sol complètement pourri, présence de rats et de souris… J’ai donc décidé de ne plus payer le loyer. Si ça se trouve, ce sont ces pourritures qui sont derrière cette cagnotte. On va aller au tribunal de toute façon. »
Un enfant gâté qui casse tous ses jouets
Peu de temps après avoir publié cette vidéo, il apprend vite que ses bailleurs peu scrupuleux ne sont pour rien dans cette levée de fonds dont la signataire n’est autre qu’une certaine Liya-Joelle Jones, l’assistante de sa manager Kimberly Hines. Cette dernière s’en est expliquée au site d’infos américain Deadline : « Ma collaboratrice a lancé cette initiative pour aider Mickey, par gentillesse, car il était contraint de quitter son domicile. Cela part d’une bonne intention. Les dégâts causés par les moisissures […] étaient tels qu’une équipe s’est affairée chez lui pour nettoyer, récupérer ce qui pouvait l’être et le mettre dans un garde-meubles. Mickey a été relogé dans un hôtel, les frais étant pris en charge par la direction et un producteur très généreux avec qui Mickey a déjà travaillé. ». Et c’est peut-être là l’info la plus intéressante de toute cette histoire : Mickey Rourke a, de toute évidence, gardé toute l’estime d’un producteur « avec qui il a travaillé ».

Mickey Rourke sur une plage de Cannes le 20 août 1988, après la présentation de « Homeboy ». À l’époque, l’acteur américain était au sommet de sa gloire.
© Michel GANGNE / AFP
La remarque n’a rien d’ironique : Rourke a passé le plus clair de son temps à insulter toute l’industrie hollywoodienne comme un enfant gâté casse tous ses jouets. « J’ai voulu baiser Hollywood mais c’est Hollywood qui m’a bouffé. » reconnaissait-il dans Libération en 2005. Il y a encore quelques années, il se justifiait ainsi : « Si la presse m’avait laissé tranquille, si les producteurs ne m’avaient pas laissé croire que j’étais le roi du monde, je ne me serais jamais abandonné à de tels excès. ». Il a mis depuis beaucoup d’eau dans son whisky : « Tu fais des conneries quand tu es jeune, reconnaît-il sur Instagram. Tu te construis une réputation et elle te suit encore aujourd’hui. Beaucoup pensent que je suis resté l’homme incontrôlable que j’étais autrefois. ». Soit celui qui rendait fous les cinéastes à cogiter pendant trois heures avant de jouer la moindre scène, prétextant qu’il devait se mettre dans la peau du personnage ; celui qui envoyait ses gorilles casser la tête à un photographe qui le shootait d’un peu trop près ; celui qui finissait régulièrement au poste pour baston ; celui qui se coupait un doigt afin que Carré Otis, l’amour de sa vie qu’il cognait à l’occasion (selon les dires de l’ex-top-model), revienne après six ans d’une union volcanique : « Chacun de nous était l’huile jetée sur le feu de l’autre, a-t-il déclaré dans Paris Match en 2008. Pendant dix ans, j’ai attendu qu’elle revienne. ».
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Que n’est-il resté avec sa première épouse, Debra Feuer ! Au début des années 1980, cette puissante directrice de casting hollywoodienne a su faire de cette tête brûlée une valeur étalon comme on n’en avait pas connu depuis Marlon Brando. Mais chassez le naturel, il revient au galop. Et c’est la chute. Ça commence par un refus insensé : le rôle d’Eliott Ness dans « Les incorruptibles » de Brian de Palma. Merci qui, Kevin Costner ? Ça continue par une négligence : Dustin Hoffman laisse un message à Mickey pour être son partenaire dans « Rain Man »… qui restera sans réponse. Merci qui, Tom Cruise ? Debra Feuer jette l’éponge et signe les papiers du divorce. Et Mickey Rourke d’être la preuve vivante que si derrière chaque grand homme se cache une femme, l’intelligence et l’équilibre de celle-ci importent autant que sa présence.
Ainsi l’acteur déraille-t-il complètement quand il accepte « L’orchidée sauvage », suite calamiteuse de « 9 semaines ½ » sur laquelle il rencontre Carré Otis, quelque peu dépendante aux substances très illicites… « Harley Davidson et l’homme aux santiags », dont la qualité du titre égale celle du film, sonne le glas de l’enthousiasme de Rourke pour le cinéma. Désormais, il s’appellera El Marielito et sera boxeur. Huit victoires, six K.O. et deux défaites par abandons plus tard, il raccroche les gants. Mais dans quel état ! Le visage nécessite pas moins de quatre opérations de chirurgie plastique. Malgré sa tête période cubiste, il se voit proposer un retour aux affaires par la grâce d’un jeune réalisateur, Quentin Tarantino, qui s’apprête à tourner « Pulp fiction ». Il faut croire qu’en plus du reste, le cerveau a aussi été touché puisque Mickey refuse. Merci qui, John Travolta ?
Retour en grâce en 2005
Pour autant, Rourke va prouver à travers quelques seconds rôles marquants qu’il demeure un excellent comédien. Il faut le voir en taulard travesti dans « Animal factory », en avocat spécialisé dans les dommages corporels (!) dans « L’idéaliste » de Francis Ford Coppola ou en suspect suicidaire face à Jack Nicholson dans « The pledge » de Sean Penn. Tous ces grands noms deviennent des amis fidèles de l’acteur, mais rien n’y fait. Le sale gosse défraye encore et encore la chronique. Comme ce jour de 1999 où il fait un malaise en sortant d’un bar. Les médisants parlent d’overdose, son agent invoque une allergie à un sirop contre la toux… Et l’alcool dans tout ça ? « Certains ont dit que je me droguais, que je buvais, c’est faux, s’est-il défendu plus tard. Mon grand-père est mort d’alcoolisme à 37 ans, mon oncle à 42, mon père à 49, je n’allais pas m’y mettre… Moi, mon problème, c’est la colère. ». Qui non seulement est mauvaise conseillère mais ne paye pas non plus. Au contraire. Rourke se retrouve sans un dollar, emménage dans un studio, pense au suicide – ce à quoi il préférera consulter un psy. Mieux vaut tard…
C’est à partir de 2005 qu’on a vu son vrai visage – ou tout du moins ce qui bouillonnait derrière. « Sin city », adaptation radicale et stylisée d’un comics, remet Mickey Rourke sur le devant de la scène. Il en profite pour s’expliquer : « Quand on a des démons en soi, quand on a été maltraité enfant, cela cause des dommages qui ne s’effacent jamais. J’ai une haine en moi que je n’arrive pas à contrôler. Chaque jour, je dois me battre contre ce sentiment de n’être qu’une merde… ». À l’évidence, la thérapie porte ses fruits. Et quand « The wrestler », dont il tient le rôle-titre, obtient le Lion d’or à Venise en 2008, il en pleure de joie. « J’ai vraiment tout donné pour gérer ma carrière, déclare-t-il aujourd’hui sur Instagram. J’ai essayé d’être quelqu’un de très diplomate. J’ai dû faire vingt ans d’analyse pour surmonter les dégâts et les blessures que j’ai subis dans le passé. Toutes les tempêtes finissent par passer. »

Mickey Rourke.
© BESTIMAGE
Mais hélas ! par revenir de loin en loin : au printemps dernier, il est viré au bout de six jours de la télé-réalité « Celebrity big brother » pour « langage inapproprié et comportement inacceptable ». Il s’en est excusé. Promettant sincèrement qu’il ne recommencera plus. Comme un gamin de 73 ans, reconnaissant dit-il sur son réseau social d’avoir « un toit au-dessus de ma tête. J’ai de quoi manger, tout va bien. Regardez, j’ai des bananes. ». Un fruit plein de potassium, minéral essentiel pour l’équilibre nerveux et l’éradication des gueules de bois. Le bon choix. Enfin.