20 janvier 2025 : les télévisions du monde entier diffusent le discours d’investiture de Trump qui lance triomphalement son second mandat. La RTBF, la chaîne nationale francophone de radio et de télévision belge, retransmet son discours avec deux minutes de décalage « dans le but de s’assurer qu’il n’y aura pas de dérapages, de propos liberticides, haineux, anti-démocratiques. » Décision qui exemplifie le « cordon sanitaire médiatique » à l’oeuvre en Belgique francophone auquel nous nous intéressons aujourd’hui.

« C’est une décision purement d’ordre journalistique et déontologique. »

Simon-Pierre De Coster rentre à la RTBF en 1987, en même temps que les élections où on voit apparaître pour la première fois un résultat important des partis extrémistes radicaux : « Une progression qui fait vraiment penser à celle du parti nazi dans l’Allemagne du début des années 30. » En 1988, ils remportent 28% des voix aux élections municipales d’Anvers, devenant le premier parti de la ville.

La décision est prise au sein de la chaine de « ne pas inviter de représentants des partis d’extrême droite dans des émissions de débats, ni dans les interviews en direct des émissions d’information. Ce n’est pas un refus de discuter des questions d’extrême droite, mais de leur donner la parole en direct et dans des débats. Car c’est très difficile de débattre  avec des gens qui refusent le débat démocratique et  de respecter les valeurs de la démocratie. »

« C’est un véritable problème démocratique. »

Stéphane Rosenblatt, à l’époque directeur de l’information de RTL, la radio luxembourgeoise privée et principale concurrente de la RTBF, insiste sur la mise en place naturelle, spontanée du cordon sanitaire : « Notre règlement intérieur contenait une série de garde-fous, contre le révisionnisme et le racisme. Légalement la loi Moureau fait du racisme un délit punissable par la loi, on a intégré le respect de la loi dans notre mode d’organisation. » Un choix qui n’est pas le fruit d’un avis politique : « C’est une rédaction pluraliste avec des gens de toutes opinions et qui n’étaient pas spécialement de gauche ou particulièrement progressistes. C’était vécu comme quelque chose de naturel. »

Mais c’est surtout en réaction à la montée de Jean-Marie Le Pen que l’idée germe dans la rédaction : « Le cordon sanitaire vient plus de ce qui se passait en France, de la manière dont les médias ont finalement adopté et intégré assez vite Jean-Marie Le Pen dont le discours est normalisé. »  Alors que ces discours sont normalisés, ils ne devraient même pas pouvoir être entendus selon la Convention Européenne des Droits de l’Homme : « L’article 17 de cette Convention dit clairement qu’aucun groupe, parti, ou personne ne peut utiliser la liberté d’expression pour anéantir ou réduire les libertés d’autrui. Donc, accepter qu’un parti politique puisse utiliser l’antenne d’un service public pour cela, c’est un véritable problème démocratique. »

« C’est la seule fois dans ma vie où j’ai rompu le cordon sanitaire médiatique. »

La « Belge la plus connue de France », Charline vanhoenacker, journaliste et humoriste, raconte sa surprise en apprenant qu’elle fera face à deux personnalités d’extrême-droite dans l’émission de Léa Salamé : « Je suis tombé de ma chaise. Je leur ai dit que j’étais vraiment choquée qu’en plus de Marine Le Pen,  ils invitent un révisionniste comme Patrick Buisson. Je passe pour un ovni, évidemment. J’ai bien senti que mon propos était déconsidéré. »

Merci à Charline Vanhoenacker, Simon-Pierre de Coster, Stéphane Rosenblat, Julien Dohet, Félicien Bogaert, Myrto Grécos, Yasmina Millich et Benoit Moulin.

Musique de fin : « Dance Like a Goose », album Human incognito, Arno, 2016

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