Les actions de Donald Trump inaugurent-elles une nouvelle ère pour l’ordre mondial ? L’opération militaire américaine du 3 janvier au Venezuela, qui a conduit à la capture du président Nicolas Maduro, marque en tout cas un tournant dans le respect des règles instaurées depuis 1945. « La méthode employée contrevenait aux principes du droit international », a ainsi lancé sur France 2 le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, dimanche. Un diagnostic partagé par le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, pour qui l’intervention risque de constituer « un dangereux précédent ».
Les relations internationales sont régies par de nombreuses règles, instaurées après la Seconde Guerre mondiale. La charte des Nations unies, signée par 193 pays dont les Etats-Unis, encadre strictement l’usage de la force d’un Etat contre un autre. L’article 2 interdit ainsi aux signataires « de recourir à la menace ou à l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout Etat ». Pour être considérée comme légale, toute intervention doit être validée par le Conseil de sécurité de l’ONU ou être un acte d’autodéfense.
Washington, qui n’a pas prévenu les Nations unies avant de frapper Caracas, justifie officiellement son opération par des accusations de narcoterrorisme. Donald Trump, lui, assume sa volonté d’exploiter les réserves pétrolières vénézuéliennes, les plus importantes du monde. Des explications qui « ne constituent pas, en droit international, des fondements juridiques du recours à la force. Elles relèvent de considérations politiques ou morales », analyse auprès du Monde Sébastien Touzé, professeur à l’université Panthéon-Assas. Les Etats-Unis se « détournent progressivement » de certains alliés et « s’affranchissent des règles internationales », a conclu de son côté Emmanuel Macron jeudi, lors d’un discours devant les ambassadeurs.
Pour autant, Donald Trump ne rompt pas totalement avec la tradition diplomatique de ses prédécesseurs. « Historiquement, il y a tout de même une certaine stratégie de politique étrangère américaine qui est sans aucun scrupule », souligne Frédéric Ramel, professeur en science politique à Sciences Po Paris. « Les Etats-Unis sont l’un des Etats les plus déviants vis-à-vis du droit international. Ils ne sont pas, par exemple, membres de la Cour pénale internationale », ajoute le spécialiste, qui a aussi en tête l’invasion de l’Irak en mars 2003 ordonnée par George W. Bush.
Après avoir échoué à convaincre le Conseil de sécurité de l’ONU que le dictateur Sadam Hussein possédait des armes de destruction massive, Washington avait finalement décidé de partir en guerre sans autorisation.
« A l’époque, il y avait une volonté et la démarche de passer par une institution multilatérale. »
Frédéric Ramel, professeur en science politique
à franceinfo
Mais le temps où « les Etats-Unis s’arrangeaient pour bricoler des excuses juridiques lors de conflits » est terminé, analyse Bertrand Badie, spécialiste des relations internationales et auteur de Par-delà la puissance et la guerre.
Les velléités impérialistes américaines ne sont pas nouvelles, comme le montrent les différentes interventions en Amérique latine dans les années 1960 et 1970 ou encore l’arrestation du dictateur du Panama Manuel Noriega en 1989. Mais elles ne sont plus justifiées de la même façon par Washington. « Autrefois, les interventions se faisaient au nom des valeurs », souligne Bertrand Badie. Les néoconservateurs de l’administration Bush « cherchaient ainsi à instaurer la démocratie par la force, pour stabiliser le Moyen-Orient », alors que Donald Trump « cherche un équilibre entre les grandes puissances » et à « contrôler les ressources pétrolières », complète Frédéric Ramel.
Pour illustrer sa vision de la politique internationale, le locataire de la Maison Blanche cite fréquemment la doctrine Monroe, du nom du cinquième président des Etats-Unis, qui statue que le pays se réserve le droit d’intervenir dans les affaires internes des Etats d’Amérique. Pour Donald Trump, tout ce qui compte est la force. « Dans le cas du Venezuela, il n’est même pas fait référence au droit. Donald Trump explicite même que la puissance est supérieure au droit, c’est une rupture grave sur la forme », pointe Bertrand Badie.
Le message envoyé au reste du monde est simple, selon Frédéric Ramel : « La quête de l’hégémonisme américain est désormais sans limite. » Interrogé lundi sur les prochaines possibles opérations militaires de son pays, Donald Trump a mentionné Cuba, la Colombie et le Groenland, territoire appartenant au Danemark. Le président américain a réitéré sa volonté, brandie depuis 2019, d’intégrer cette nation aux Etats-Unis, laissant le soin à ses proches d’entretenir le flou sur une possible intervention militaire. De quoi insécuriser les Européens, pris en tenaille entre le besoin d’assurer leur sécurité et celle de l’Ukraine et leur volonté de tenir tête à Washington.
La plupart des dirigeants européens ont ainsi fait preuve de prudence après l’opération américaine au Venezuela, Emmanuel Macron n’ayant même pas, initialement, fait mention d’une quelconque violation du droit international. « L’opération américaine confirme ce que les Européens savent, mais ne veulent pas dire à voix haute : les Etats-Unis ne sont plus un allié fiable, ils sont devenus une menace pour l’ordre international qu’ils ont eux-mêmes construit », tranche Gesine Weber, chercheuse au think tank Center for Security Studies à Zurich (Suisse).
De quoi agacer une partie du champ politique européen, comme l’eurodéputé belge Yvan Verougstraete, pour qui fermer « les yeux sur la violation du droit international » affaiblirait l' »avenir ». « L’Europe a signé l’acte de rupture qui l’unissait au droit international », s’emporte Bertrand Badie, qui a en tête « les sanctions américaines contre l’ancien commissaire européen Thierry Breton » imposées fin décembre.
« L’Europe a préféré abandonner le droit plutôt que de risquer une politique d’autonomie avec les Etats. Nous vivons des heures tragiques. »
Bertrand Badie, politiste et spécialiste des relations internationales
à franceinfo
Cette nouvelle réalité est particulièrement difficile à digérer pour les Européens. Depuis 1945, en construisant l’Union européenne, ils ont probablement « mis en place le système multilatéraliste le plus abouti », basé sur le compromis, l’Etat de droit et les traités internationaux, fait remarquer Frédéric Ramel. L’incertitude générée par l’allié américain agit « comme une épée de Damoclès pour les Européens », relève le spécialiste, d’autant qu' »un clivage sur la façon de concevoir l’ordre international est de plus en plus apparent au sein des Etats membres ». Des divisions exploitées par la diplomatie américaine, qui cherche à faire avancer son programme ultraconservateur en Europe.
Les actions de Donald Trump en Amérique latine n’intéressent pas que l’Europe. Pékin observe Washington, interloquée. « La diplomatie chinoise se retrouve à devoir défendre la charte des Nations unies et en même temps, elle tire aussi des conclusions quant à sa volonté d’annexer Taïwan », observe Frédéric Ramel. La situation est aussi suivie de près par la Russie, empêtrée dans une guerre sans fin en Ukraine. Bertrand Badie y voit « un message subliminal envoyé à Moscou qui relève d’une connivence masquée ».
« Le message envoyé par Donald Trump est que l’argument décisif n’est ni juridique, ni idéologique, que la loi est pour les forts, et que les faibles n’ont rien à dire. »
Bertrand Badie, politiste et spécialiste des relations internationales
à franceinfo
Celui envoyé aux adversaires des Etats-Unis, lui, est double. « Puisque je ne respecte pas le droit international, je fermerai les yeux sur le fait que vous le fassiez, vous aussi », résumait sur franceinfo, dimanche, Jean-Maurice Ripert, ancien ambassadeur de France en Russie et en Chine. « Mais ça peut aussi vouloir dire ‘attention, je suis capable de frapper n’importe qui, n’importe où’. (…) Il y a à la fois une menace et une forme de laisser libres ses adversaires », concluait l’ancien diplomate.
L’attitude américaine est-elle en train de tuer définitivement le multilatéralisme ? Cela dépend de quoi on parle. L’ONU se montre bien affaiblie, du moins « dans sa fonction de garantie de la sécurité internationale, avec un Conseil de sécurité absorbé par des logiques de puissance qui annulent sa capacité d’agir », détaille Bertrand Badie.
Mais tout un pan du travail des institutions internationales fonctionne encore : celui du multilatéralisme social, qui s’exprime à travers des agences comme l’Unicef, l’Organisation mondiale de la santé ou le Programme alimentaire mondial, fait remarquer le spécialiste : « Ces agences accomplissent un travail énorme et contribuent à construire le lit de la paix, grâce au développement social et à la sécurité humaine, en maintenant la paix dans des endroits qui auraient pu basculer dans la guerre. » Le retrait des Etats-Unis de 66 organisations internationales, annoncé mercredi, pourrait mettre à mal ce travail.
D’autant que la stratégie américaine ne sera pas forcément payante sur le long terme.
« Les relations internationales ne peuvent pas être uniquement basées sur la force, car celle-ci s’épuise et ne produit pas toujours les effets escomptés. »
Frédéric Ramel, professeur en science politique
à franceinfo
Les exemples, comme la désastreuse campagne menée par les Etats-Unis en Afghanistan, soldée par un retour des talibans au pouvoir en 2021, ou l’enlisement de la guerre au Vietnam dans les années 1970, ne manquent pas. « La coopération est plus forte que la force », voulait croire la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, lors d’une conférence de presse jeudi à Chypre.
Une opinion partagée par Bertrand Badie. « L’avènement de la puissance nue, ça n’est que le début de l’histoire, explique-t-il. La grande inconnue, c’est la façon dont les sociétés réagissent à cette force, c’est ce quelque chose qui est un impensé. » Et le chercheur de pointer le rôle de la société ukrainienne dans la résistance face à l’armée russe. « Ce paramètre social est au cœur de l’énigme », conclut le spécialiste.