Il avait quitté le cyclo-cross fin janvier 2023, alors sur une manche de Coupe du Monde à Besançon. À l’époque, Steve Chainel portait les couleurs du Cross Team Legendre, dont il était aussi le manager. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts. S’il officie toujours comme commentateur sur Eurosport, l’ancien Champion de France a troqué ses habits de cycliste pour une tenue de basketball, et surtout, sa structure de cyclo-cross a mis la clé sous la porte. Mais cet hiver, voilà que Steve Chainel s’est relancé un défi. Celui d’être présent à Troyes pour disputer le Championnat de France. Alors l’homme de 42 ans a ressorti le vélo à Ouistreham, pour la dernière manche de Coupe de France, pour s’assurer une qualification. Chose faite. Ainsi, avant de retrouver ce grand rendez-vous, Steve Chainel s’est entretenu avec DirectVelo sur ce retour aux sources, mais aussi ces dernières années difficiles avec les problèmes du Cross Team Legendre, qui ont mené à son arrêt.

DirectVelo : Quel est l’état d’esprit à l’approche de l’événement ?
Steve Chainel : Je me sens très excité, ça fait un petit moment que je n’ai pas fait de courses de très haut niveau, même si ça a été un gros plaisir à Ouistreham. Sinon il fallait remonter à Besançon en 2023, pour ma dernière Coupe du Monde. À cette époque je n’avais pas mes deux filles, beaucoup de choses se sont passées, il y a eu l’arrêt du Cross Team, ça a été dur à gérer. Je me foutais de la gueule un peu de ceux qui revenaient sur leur décision. Je suis un fan de Michael Jordan mais je me disais « pourquoi il revient ? ». Normalement quand on l’a décidé, on arrête. Puis il y a eu des petits challenges à la con. Mon neveu fait du cross en Cadet, j’en ai fait un premier en septembre avec lui et ça a été le début du truc. Je termine 2e en master, avec zéro entrainement, juste la technique. Il faut savoir que dans les Vosges, j’accueille ceux qui veulent faire de la technique. Je trouve dommage qu’il n’y ait pas de groupes comme en Belgique. C’est le rendez-vous du mercredi après-midi. Peu importe le club, on peut venir pour travailler la technique.

Comment t’es-tu retrouvé dans ce challenge ?
Le cross ce n’est pas comme le tennis, tu ne peux pas juste jouer avec les copains. Le seul moyen de jouer, c’est de faire des courses. Donc j’ai fait trois épreuves masters, dont deux gagnées. Puis il y a eu un challenge de Léo Bisiaux qui m’a charrié sur Eurosport, des petits trucs à la con… Puis ça pouvait être cool de faire une petite parenthèse cyclo-cross à Troyes, j’adore le circuit et les organisateurs. On a fait monter la sauce, je voulais réaliser ce coup. J’ai appelé Alexis Diederle (responsable du cyclo-cross dans le Grand Est, NDLR) pour savoir comment me qualifier, car je ne voulais surtout pas prendre la place de quelqu’un. Le plus simple était de passer par la Coupe de France. Je devais être Top 50 du général, et je suis 50e tout pile, donc j’avais la qualif.

« C’EST CON DE DEVOIR SE RELANCER DANS DES TRUCS COMME ÇA »

Tu seras donc au départ d’un Championnat de France après plus de vingt ans de carrière… Tu ressens une émotion particulière ?
C’est pour ça que je suis très excité. Quand on met un dossard, on sait ce que c’est. Je le fais pour moi, ma compagne et mes filles. Rose est arrivée le 11 février, deux semaines après Besançon. Elle ne m’a pas connu comme athlète, elle ne comprend pas, elle parle de Caliste. Mais quand je la vois m’encourager ça me fait kiffer. Je veux qu’elle ait ce regard. C’est beaucoup d’émotion, c’est particulier. Je pensais que le basket allait me procurer ça aussi, mais c’est différent, c’est un sport collectif. La pression d’un lancer franc n’a rien à voir avec un départ, le fait d’avoir cette boule au ventre, la musique qui résonne… C’est aussi pour ça qu’il y a ce sale esprit de compétiteur. C’est con de devoir se relancer dans des trucs comme ça pour revivre ce sentiment. Puis je serai aussi là en supporter, sur la course de mon fils. J’ai acheté un porte-voix, je suis à fond. Et j’espère être acteur.

Comment tu te sens après ces années d’arrêt ?
Techniquement je n’ai rien perdu, j’en fais toutes les semaines avec les jeunes, les planches, les montées descentes, virages etc. Après c’est clair que physiquement je ne suis plus du tout au niveau. J’ai pris 5 kg depuis l’arrêt. Notamment sur le haut du corps car je fais du basket en compétition. Le vélo avec l’endurance et résistance, je ne travaillais que la tonicité et les efforts courts, et ça tombe bien car c’est mon point fort. Sur un demi-tour je fais de beaux trucs, mais une course ne dure pas qu’un demi-tour (rires). Mais je m’entraine. Je suis consultant à Eurosport et ça ne prend pas 35 h donc j’ai du temps à consacrer aux filles, et j’arrive à m’entrainer un peu comme je veux avec de la course à pied. J’ai fait un trail fin décembre où j’ai terminé 16e sur 1500.

« JE PRENDS UN PIED PAS POSSIBLE »

Tu as un objectif dans la tête ?
J’ai l’objectif de ne pas me faire laper. J’ai connu ça dans ma carrière, notamment avec Sven Nys. C’est un sentiment de « qu’est-ce que je fous là ». Mais si ça arrive ce ne sera pas la fin du monde. Je me suis fait une mini prépa, je n’ai pas fait n’importe quoi. J’ai fait plus de vélo, notamment sur Zwift pour travailler. Mais je suis très loin de mon niveau physique. Il faut de l’entrainement, il y a l’âge, la charge de travail plus compliquée et je suis aussi moins investi que par le passé. Le cross, c’est toute ma vie, mon sport, ma passion. Je prends un pied pas possible à faire cette parenthèse pendant l’hiver. Pour tout dire, je n’ai même plus de combi avec des liserés. Je ne suis pas nostalgique, je veux juste kiffer, me faire mal à la gueule, faire profiter le public, profiter de l’ambiance et des gens qui me connaissent plus comme consultant maintenant.

Est-ce que tu t’es lancé ce défi comme un one shot, ou tu as envie d’en faire régulièrement ?
On me dit qu’en Master je ne serais pas mal. Mais ça ne m’intéresse pas. Mais je disais aussi que je ne reviendrais jamais et on se rend compte qu’avec les années qui passent… Peut-être que ma compagne et mes filles auront envie, à voir. Mais je prends un tel pied au basket. Je n’ai pas envie de redevenir un athlète passionné, il faut rouler pour marcher, et je ne me vois pas faire les choses à moitié. Car si je décide de faire la saison en août, ça va me demander moins de présences pour commenter, et c’est hors de question, car c’est mon revenu. Ça demanderait de nouveau une espèce de bulle de vélo et ça ne m’intéresse pas. J’ai suffisamment donné. J’ai fait 20 Championnats du Monde, 22 années de haut niveau… J’ai fait le tour. Quand on est sportif on peut le faire mais on a une jauge de batterie à économiser. Je n’ai plus envie de me coucher à 23 h le jour du Nouvel An, ou me prendre le chou à arriver la veille pour repérer les circuits. Le cross de haut niveau, j’ai fait le tour.

« C’EST TRÈS DUR DE REPARLER DU CROSS TEAM »

Tu avais ton équipe, le Cross Team Legendre, depuis il y a eu d’autres rumeurs de nouvelle équipe… Où en es-tu dans tout ça ?
On a passé trois-quatre super années avec l’équipe. Mais j’en paie encore les pots cassés. J’ai du mal à regarder les anciens dans les yeux, ça s’est arrêté trop vite. Je dois encore de l’argent à la banque, c’est très difficile. Je ne me suis jamais rémunéré avec le Cross Team, ça a toujours été pour la transmission et les jeunes. Aujourd’hui l’état d’esprit a complètement changé. Si un jour je refais une équipe, ce sera avec une âme cyclo-cross, mais ce sera de manière complètement différente. On a passé de très bons moments, c’était fantastique, mais je suis encore sur la déception de comment ça s’est fini. Le temps passe, c’est comme ça, mais c’est très dur de reparler du Cross Team. Avec Rodolphe (Beyer), on a mis beaucoup de temps et d’énergie, même des ronds personnels. Et aujourd’hui on paie encore tout ça alors que c’était pour le bien du cross. Je ne sais pas d’où sortent les rumeurs, mais il n’y a rien de chez rien, et s’il y avait quelque chose je serais le premier à vouloir communiquer.

Tu y penses souvent, tu as des regrets sur cette période ?
Je rumine beaucoup. On a eu Antoine Benoist, Mickaël Crispin, Rémi Lelandais, Ugo Ananie, Amandine Fouquenet, Florian Richard Andrade… Quand on regarde dans le rétro, on a été précurseurs. On se rend compte qu’il y a de super Teams, comme AS Bike, puis d’autres en Belgique qui fonctionnent de la même manière. Et on était là. Je cogite beaucoup, j’essaie de trouver pourquoi ça ne l’a pas fait, c’est difficile à accepter. On avait de super vélos, Canyon nous suivait, on a tout fait pour que ça se passe bien. La situation d’être coureur et manager n’était pas évidente, et garder les coureurs pour constituer un vrai programme était peut-être une erreur. Après, quand je recroise David Menut il n’y a aucun souci, il y a beaucoup de respect avec Rémi Lelandais, Ugo Ananie, etc. Je pense qu’on a vécu de belles choses mais c’était trop court, on a voulu trop bien faire.

« IL N’Y A QUE CEUX QUI NE FONT RIEN QUI NE SE LOUPENT PAS »

Tu as d’autres projets à plus ou moins long terme ?
Il y a toujours plein de projets. La télé ouvre des portes, avec le fait d’aller expliquer mon parcours dans les entreprises, que le petit Vosgien, qui n’est pas issu d’une famille de vélo, est Champion de France de cross, consultant, manager, etc. Ça peut être inspirant de raconter, montrer qu’on ne se fixe pas de limites. C’est bateau mais je suis la preuve vivante que plein de choses peuvent se créer. Je veux continuer à aller dans les entreprises, j’adore la transmission. Il y a des gamins qui me demandent de les suivre. Je ne suis pas entraineur mais je peux raconter, expliquer, donner des conseils, animer des stages, partager, etc. Et puis il y a tout ce qui est lié au vélo dans les Vosges. J’habite près de la Planche, je suis sollicité pour emmener les gens. J’ai ouvert un gîte en ce sens chez moi, on va développer ce tourisme à vélo en accompagnant sur nos routes des Vosges.

Malgré tout tu restes donc dans le milieu, et tu ne montres pas d’aigreur…
De par mon caractère, je ne suis pas rancunier. Il n’y a que ceux qui ne font rien qui ne se loupent pas. Au début j’ai eu du mal à revenir sur les cross. Il y avait ce truc de me demander ce que je foutais là, c’était compliqué. Puis mes filles sont arrivées, j’ai pris beaucoup de recul. Aujourd’hui je me régale à suivre les cross, je me vante de dire qu’Amandine Fouquenet a commencé chez nous, qu’on a eu David Menut, Mickaël Crispin, Rémi Lelandais etc. Il y a eu de belles choses, de belles rencontres, la vie avance. Les équipes se font et s’arrêtent, je suis une goutte d’eau dans cet océan.