Depuis la dissolution de l’Assemblée nationale par en juin 2024, la France traverse une période de turbulences politiques. Vendredi, Paris s’est retrouvé marginalisé à un moment crucial pour l’Union européenne, car le président français n’a pas réussi à bloquer l’accord avec le Mercosur.
Après des semaines de manifestations d’agriculteurs et sous la pression d’une éventuelle motion de censure contre son gouvernement, Emmanuel Macron a décidé de s’opposer à un accord négocié par la Commission européenne depuis 25 ans avec l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay.
Si cet accord était appliqué, il créerait une zone de libre-échange regroupant 700 millions de personnes, offrant de nouveaux débouchés aux entreprises européennes à un moment où le principal partenaire commercial de l’Union, les États-Unis, adopte une politique plus protectionniste.
Les pays soutenant l’accord, menés par l’Allemagne, l’Espagne et la Commission européenne, ont montré leur détermination à répondre aux tensions économiques mondiales croissantes en diversifiant leurs relations commerciales au-delà des États-Unis et de la Chine. Ils l’ont fait malgré les protestations des agriculteurs, qui alertent depuis des années sur le risque de concurrence déloyale de la part des importations latino-américaines.
La France, en particulier, a intensifié ces inquiétudes en exerçant une forte pression sur la Commission, qui détient la compétence exclusive de l’UE en matière de commerce.
Selon un diplomate européen cité par Euronews sous couvert d’anonymat, la France a remercié vendredi la Commission pour les concessions accordées aux agriculteurs au cours de l’année écoulée, mais a finalement justifié son opposition à l’accord par des raisons politiques.
Comme prévu, l’Italie, dont le soutien était nécessaire pour que la France obtienne une minorité de blocage de quatre États membres représentant 35 % de la population de l’UE, a soutenu l’accord.
L’Italie a néanmoins obtenu des avantages concrets pour ses agriculteurs, en obtenant toutes les garanties initialement réclamées par la France, notamment un accès anticipé à 45 milliards d’euros au titre de la politique agricole commune et un gel rétroactif de la taxe carbone sur les engrais.
Pour Ursula von der Leyen, ce résultat constitue également une victoire.
Pendant un an, la Commission a travaillé sans relâche pour faire avancer le dossier, franchissant chaque obstacle afin de parvenir à un accord technique et politique. La cheffe de l’exécutif européen est restée inflexible face à l’opposition de Paris, alors que, par le passé, cette dernière suffisait à faire reculer Bruxelles.
L’ancien président de la Commission, Jean-Claude Juncker, aimait dire : « La France… c’est la France ! », soulignant l’habitude du pays d’obtenir ce qu’il voulait sous l’égide de l’UE. Cette époque semble désormais révolue.
Von der Leyen profite de la faiblesse de Macron
La décision choc d’Emmanuel Macron de dissoudre l’Assemblée nationale en juin 2024 a surpris ses partenaires européens et bouleversé l’équilibre à Bruxelles. Ursula von der Leyen, désormais à la tête de l’exécutif européen pour un second mandat, a profité de cette situation pour marginaliser le président français, malgré le rôle clé qu’il avait joué dans sa nomination en 2019.
Trois mois seulement après la dissolution, elle a utilisé l’affaiblissement de Macron pour évincer Thierry Breton, un commissaire français jugé trop puissant.
Breton avait été l’architecte de deux lois européennes majeures sur le numérique – la loi sur les marchés numériques et la loi sur les services numériques – et un ardent défenseur des intérêts français à Bruxelles. Sa voix critique, souvent en désaccord avec von der Leyen, était rare dans le collège des commissaires.
Malgré tout, Macron a accepté de le remplacer par l’un de ses plus proches alliés, Stéphane Séjourné, ancien chef de file des libéraux Renew au Parlement européen et ministre français des Affaires étrangères de janvier à septembre 2024.
À Bruxelles, Séjourné est perçu comme moins influent que son prédécesseur. Alors que le portefeuille de Breton couvrait le numérique, la défense et l’espace, son successeur se concentre désormais sur un champ beaucoup plus restreint : stratégie industrielle et marché unique.
Cette perte d’influence française n’a pas échappé aux diplomates des autres pays, habitués à voir le deuxième plus grand État membre de l’UE imposer sa vision. La fragmentation politique et les querelles partisanes ont fragilisé la position de la France.
Par ailleurs, les efforts difficiles du gouvernement pour contenir la dette et le déficit ont suscité des plaisanteries chez certains diplomates : la France serait désormais « l’État membre le plus frugal », un contraste saisissant avec sa tradition de dépenses publiques généreuses.
De bonnes idées, mais un mauvais timing pour Emmanuel Macron
Le président français se trouve aujourd’hui dans une position délicate.
Paris conserve néanmoins un poids suffisant pour peser dans les discussions clés, notamment sur la promotion du « Made in Europe », longtemps défendue par Macron et désormais largement approuvée par d’autres dirigeants pour contrer la concurrence étrangère.
Sur le plan de la politique étrangère, Macron continue d’influencer les principaux débats européens. Il a fait les gros titres en étant le premier dirigeant européen à évoquer la possibilité de déployer des troupes en Ukraine. D’abord jugée irréaliste, cette idée a regagné de l’intérêt après le retour de Donald Trump à la Maison Blanche et le bouleversement de la politique américaine vis-à-vis de la Russie.
Le Premier ministre britannique Keir Starmer a rapidement repris cette initiative. Depuis, les deux dirigeants codirigent la « Coalition des volontaires », chargée de concevoir des garanties de sécurité pour l’Ukraine. En début de semaine, Starmer et Macron ont signé une déclaration d’intention avec le président ukrainien Volodymyr Zelensky, prévoyant la mise en place d’une force multinationale en cas de cessez-le-feu.
Pour autant, l’accord avec le Mercosur met en lumière ses fragilités là où elles lui font le plus mal : sur le plan intérieur.
Jorge Liboreiro a contribué à cet article.