Bien plus qu’un simple accord commercial : la démarche stratégique de l’Europe dans l’architecture du pouvoir mondial

Après un quart de siècle de négociations ardues, l’Union européenne a tracé la voie, en décembre 2024, d’un accord de partenariat historique avec les pays du Mercosur. Cette décision marque un tournant dans la politique commerciale mondiale et intervient à un moment où le monde occidental recherche de nouvelles alliances stratégiques. Les négociations avec le Brésil, l’Argentine, le Paraguay et l’Uruguay se sont prolongées pendant des décennies depuis 1999, les intérêts nationaux et les groupes de pression sectoriels bloquant systématiquement le processus. Désormais, la plus grande zone de libre-échange au monde, qui englobe plus de 700 millions de personnes, est sur le point d’être finalisée, ce qui pourrait redessiner la carte géopolitique. L’accord politique du 6 décembre 2024 a été finalisé en janvier 2026 avec l’approbation du Conseil européen, suite aux demandes de garanties supplémentaires formulées par certains pays comme l’Italie, la France et l’Autriche. La signature est prévue pour le second semestre 2026, avec une application provisoire dès 2026 ou 2027.

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Les opportunités économiques de l’Europe sur le marché sud-américain

La dimension économique de cet accord est considérable. La Commission européenne prévoit une augmentation des exportations annuelles de l’UE vers le Mercosur pouvant atteindre 39 %, ce qui représenterait un volume d’échanges supplémentaire de 49 milliards d’euros et la création de plus de 440 000 emplois au sein de l’Union européenne. Ces chiffres illustrent l’énorme potentiel de la coopération avec l’Amérique du Sud. Actuellement, 12 500 entreprises allemandes exportent déjà vers cette région, dont 72 % sont des petites et moyennes entreprises (PME) qui bénéficieraient tout particulièrement d’un meilleur accès au marché. Ces PME constituent l’épine dorsale de l’économie allemande et profiteraient tout particulièrement de meilleures conditions d’accès au marché. L’industrie allemande, présente en Amérique du Sud depuis plus d’un siècle, considère cet accord comme un renforcement attendu de sa compétitivité.

Des opportunités particulièrement importantes se dessinent pour les secteurs de l’automobile, de la construction mécanique, de la pharmacie et de la chimie. Actuellement, un droit de douane de 35 % est appliqué aux importations de voitures dans les pays du Mercosur ; ce droit serait supprimé par l’accord. L’industrie chimique allemande, qui a exporté pour 4,3 milliards d’euros de marchandises vers le Mercosur en 2024, pourrait considérablement renforcer sa position sur le marché. La construction mécanique, autre secteur clé des exportations allemandes, bénéficierait également de manière significative de la réduction tarifaire pouvant atteindre 35 %. Ces secteurs sont donc essentiels à la stratégie d’exportation de l’Allemagne, et l’accord envoie un signal positif à l’industrie, démontrant que l’Europe est de nouveau capable d’agir.

La question agricole et sa dramatisation exagérée

L’impact sur le secteur agricole fait l’objet de vifs débats, les risques réels étant souvent largement surestimés. Une modélisation scientifique réalisée par l’Institut Thünen de recherche agricole montre que la production avicole de l’UE ne diminuerait que de 1,5 % après l’entrée en vigueur des réductions tarifaires. Plus précisément, les Sud-Américains ne produiront qu’environ 1 % de volaille en plus qu’en l’absence d’accord. La protection offerte par les tarifs douaniers et les normes existants demeure en grande partie intacte, et les effets réels sur le marché sont considérablement moindres que ne le laisse entendre le débat public. Parallèlement, de nouvelles opportunités d’exportation s’ouvrent pour les spécialités européennes telles que le vin, le fromage et l’huile d’olive, qui étaient auparavant pénalisées par des droits de douane élevés sur les marchés du Mercosur. L’accord permet à l’UE d’exporter 30 000 tonnes de fromage par an en franchise de droits vers les pays du Mercosur. De plus, les partenaires sud-américains sont tenus de protéger environ 350 indications géographiques d’origine, telles que la bière bavaroise ou les saucisses de Nuremberg, contre les imitations, ce qui renforce considérablement la position des produits européens de qualité. Ces aspects sont systématiquement sous-estimés dans le débat public.

Afin de protéger le secteur agricole, l’UE a également mis en place des clauses de sauvegarde complètes. En cas d’augmentation préjudiciable des importations en provenance des pays du Mercosur ou de chute excessive des prix pour les producteurs européens, des contre-mesures peuvent être rapidement appliquées, suspendant temporairement les avantages tarifaires. Ces mesures de sauvegarde constituent un instrument éprouvé dans les accords commerciaux internationaux et offrent une protection substantielle aux producteurs européens. Toutefois, cela révèle également un problème : dans certains pays européens, le débat public est dominé par les associations agricoles qui présentent un scénario de menace existentielle, alors même que les données scientifiques ne le confirment pas.

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Importance géopolitique et signal adressé aux rivaux mondiaux

La portée géopolitique de l’accord du Mercosur dépasse largement ses aspects purement économiques. À l’heure où les États-Unis, sous la présidence de Donald Trump, mettent en œuvre des mesures protectionnistes et menacent d’imposer des droits de douane allant jusqu’à 50 % sur les exportations européennes, cet accord envoie un signal clair d’ouverture commerciale et d’autonomie stratégique. La Chine a déjà supplanté l’Union européenne comme premier partenaire commercial d’Amérique latine, et le volume des échanges du Mercosur avec la Chine est environ 58 % supérieur à celui avec l’UE. La part de la Chine dans les échanges du Mercosur a quintuplé, passant de seulement 2 % en 2000 à un impressionnant 24 % en 2023. Les échanges commerciaux chinois avec les pays du Mercosur s’élèvent désormais à environ 185 milliards de dollars, tandis que les relations commerciales UE-Mercosur n’atteignent qu’environ 180 milliards d’euros. Ce contraste est particulièrement frappant dans le domaine des exportations de matières premières : environ 69 % des exportations de soja et 64 % des exportations de minerai de fer du Mercosur sont destinées à la Chine. Les investissements directs chinois au Brésil ont augmenté de 34 % rien qu’en 2024.

La part de l’UE dans le commerce extérieur total du Mercosur s’est effondrée, passant de plus de 31 % en 2000 à un maigre 15 % en 2023. Il ne s’agit pas simplement d’une statistique, mais bien de l’expression d’un profond bouleversement des rapports de force. Les pays du Mercosur ne se perçoivent plus comme des suppliants, mais comme des partenaires recherchés dans une région où la Chine investit massivement et où les États-Unis tentent de revitaliser leur influence. La Chine a renforcé sa présence non pas par un accord de libre-échange, mais par des investissements directs systématiques, des prêts et des projets d’infrastructures stratégiques tels que le nouveau port en eau profonde du Pérou, inauguré personnellement par Xi Jinping. L’accord du Mercosur permet à l’UE de regagner son influence dans la région et de s’affirmer comme un partenaire fiable en matière de démocratie et de gouvernance fondée sur des règles. Le soft power européen – sa capacité à exercer une influence par le biais de valeurs et de règles – gagne en attractivité, surtout si les États-Unis, sous la présidence de Trump, recommencent à considérer l’Amérique latine comme leur arrière-cour.

Le blocus français et les limites de la prise de décision européenne

L’opposition de la France à l’accord a constitué un obstacle majeur. Le président Emmanuel Macron a réaffirmé à plusieurs reprises que la France ne l’approuverait pas, une position dictée par de fortes pressions internes du secteur agricole. La FNSEA, principale organisation représentant les agriculteurs français, s’oppose fermement à l’accord, craignant que 100 000 tonnes de viande bovine en provenance des pays du Mercosur n’entrent sur le marché européen à des droits de douane réduits. Toutefois, ces craintes sont disproportionnées compte tenu de l’impact réel limité et des nombreuses clauses de sauvegarde. M. Macron a modifié sa position à plusieurs reprises, soulignant la difficulté de concilier les intérêts nationaux et les objectifs stratégiques européens. L’Assemblée nationale et le Sénat français ont voté massivement contre l’accord, témoignant de sa sensibilité politique. Finalement, la France n’a pas pu bloquer l’accord, car son approbation par le Conseil de l’UE exigeait une majorité qualifiée, et un nombre suffisant d’États membres ont voté pour.

L’Italie, sous la direction de Giorgia Meloni, a d’abord exigé des reports et des concessions supplémentaires. Cette position obstructionniste a entraîné le report de la signature prévue de fin décembre 2024 à début janvier 2026. Mme Meloni souhaitait obtenir des accords complémentaires en début d’année avant la signature. Grâce à des garanties supplémentaires visant à protéger les agriculteurs italiens, le blocage a finalement été levé.

Le partenariat stratégique avec le Mercosur et ses aspects institutionnels

Le partenariat stratégique avec le Mercosur dépasse largement le simple cadre du commerce. L’accord comprend des traités exhaustifs de dialogue et de coopération politiques, ouvrant la voie à une collaboration renforcée dans les domaines de la recherche et du développement, de l’éducation et de la formation, et de la culture. Ces aspects non commerciaux sont essentiels pour ancrer durablement les intérêts européens dans la région. L’UE a perdu de son prestige à l’échelle mondiale ces dernières années, y compris en Amérique latine. L’accord avec le Mercosur offre l’opportunité de restaurer ce prestige et de se positionner comme un partenaire fiable pour des solutions multilatérales. Les entreprises européennes sont déjà leaders sur de nombreux marchés clés en Amérique latine, tels que la finance, l’automobile, l’énergie, les télécommunications et les infrastructures. Sans accord contraignant, ces atouts stratégiques seraient imprudemment dilapidés. L’accord fera d’abord l’objet d’un examen juridique et d’une traduction, étapes indispensables à la suite du processus. Après la signature prévue au second semestre 2026, la ratification par les parlements participants aura lieu, l’approbation du Parlement européen demeurant une étape cruciale.