Par

David Saint-Sernin

Publié le

10 janv. 2026 à 6h02

Jeudi 8 janvier 2026, un convoi d’agriculteurs au volant d’une centaine de tracteurs, s’est positionné sur l’autoroute A13, aux portes de Paris, bloquant une portion des voies, très tôt le matin. L’autoroute A13 a ensuite été fermée pendant plusieurs heures sur une portion en direction de Paris. Immédiatement, la porte-parole du gouvernement, Maud Bergeon, a dénoncé cette situation :
« On a laissé, je pense, avec une forme de bienveillance, en tout cas avec du dialogue, avec de la mesure, les expressions se faire. Mais bloquer partiellement l’A13 comme c’est le cas ce matin ou tenter de venir devant l’Assemblée nationale avec toute la symbolique que ça induit, c’est encore une fois illégal. Et donc le ministre de l’Intérieur ne laissera pas faire », a-t-elle mis en garde. Très vite, l’autoroute A 13 a été rouverte. Dans le même temps, le lundi 12 janvier 2026, cela fera un mois que des agriculteurs, faisant partie du collectif des Ultras de l’A64, occupent l’autoroute A 64, près de Toulouse. Pourquoi l’État tolère-t-il que des agriculteurs puissent couper une autoroute depuis un mois près de Toulouse alors qu’il condamne, dès les premières heures, une occupation similaire, sur une autre voie française ? Éléments d’explications.

Le 12 décembre, les Ultras de l’A64 entrent sur l’autoroute…

Petit rappel des faits. Le 12 décembre 2025, en pleine après-midi, plusieurs dizaines d’agriculteurs, conduits par le président des Ultras de l’A64, Jérôme Bayle, ont, en effet, pénétré sur l’autoroute sous le regard des gendarmes qui négociaient avec eux depuis le début d’après-midi. Voici ce que Jérôme Bayle, indiquait ce jour-là :

« C’est aux côtés des élus locaux que nous rentrons sur l’autoroute A64. Unis et déterminés.
L’agriculture française refuse de mourir : elle se bat, elle avance, et elle continuera de se faire entendre. Aujourd’hui encore, nous montrons que lorsque le terrain se mobilise, rien ne peut l’arrêter. Mais une chose ne changera pas : notre mouvement se fera dans le respect des biens et des personnes. La détermination n’empêche pas la responsabilité ».

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L’A64 envahie ne suscite aucune réaction de l’État

Ce jour-là, l’État a laissé les agriculteurs entrer, puis s’installer sur l’autoroute. Il n’y a eu aucune réaction du gouvernement. Alors même que l’A64 est un axe important entre l’Espagne, le Pays Basque et le midi toulousain.

Comment le même État, peut-il condamner le blocage d’une autoroute aux portes de Paris et, dans le même temps, laisser une autoroute similaire, bloquée, aux portes de la 4e ville de France ?

Cette question, nous aurions aimé la poser à Pierre-André Durand, le préfet de la Haute-Garonne. Sollicité par Actu Toulouse, le représentant de l’État dans notre département, n’a pas donné suite.

Le préfet explique la tolérance de l’État envers le blocage de Carbonne

Il avait néanmoins donné, ces derniers jours, quelques éléments de réponse à nos confrères d’Ici Occitanie et de La Dépêche du Midi. Voici ce qu’il a répondu au quotidien régional :

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« Ce barrage a une histoire particulière. Ses occupants n’ont jamais été violents ni dégradants. Ils quittent les lieux en les laissant impeccables. Cela ne justifie pas la durée du blocage mais explique une certaine tolérance. Cependant, si cette occupation se prolonge, elle devient une forme de violence par le dérangement qu’elle cause. Elle devra donc cesser prochainement ».

À Ici Occitanie, il disait peu ou prou la même chose :

« La différence sur le blocage de Carbonne (il compare alors le blocage de Carbonne avec les tentatives de blocages empêchées par les forces de l’ordre à Toulouse le mercredi 7 janvier, NDLR) qui est effectivement toujours en place, c’est un blocage qui se passe dans la non-violence et il n’y a aucun dégât et aucune destruction. Nous travaillons également avec ces agriculteurs. Je pense que nous sommes dans une situation où, de manière non violente, il se lèvera naturellement très prochainement. Si ce blocage dure trop, il devient une violence par la gêne qu’il crée, je sais que ça n’est pas du tout l’intention des responsables de ce site, et je pense qu’il va se dénouer rapidement ».

« On n’a pas d’autorisation »

Jérôme Bayle, répondant à Actu Toulouse, confirmait cette vision des choses ce vendredi :

« On n’a pas d’autorisation (pour occuper l’A64, NDLR) mais on a décidé d’être dans le respect des biens et des personnes. On ne casse rien et on ne déborde pas. Mais on n’avait pas prévu de passer 28 jours sur l’autoroute… Aujourd’hui, on n’a toujours pas de solutions ».

Et le meneur des Ultras de l’A64 d’assurer : « On est parti pour durer ».

Les « bons » agriculteurs, et les « mauvais » agriculteurs ?

Visiblement, au bout d’un mois de conflit social avec les agriculteurs, lié aux dégâts provoqués par la Dermatose nodulaire mais aussi à bien d’autres problématiques non résolues depuis des années, l’État a établi plusieurs catégories d’agriculteurs. En clair, il y a les « bons » agriculteurs d’un côté et les « méchants » agriculteurs de l’autre.

Les « bons », comme les « méchants » n’ont pas d’autorisation pour leurs modes opératoires (occuper l’A64 et l’A13 d’un côté, tenter de venir manifester à Toulouse de l’autre, NDLR), mais certains, ceux qui occupent l’A64, bénéficient de la tolérance de l’État depuis plusieurs semaines (en 2024, cette même autoroute A 64 avait été occupée 10 jours par les agriculteurs, NDLR) quand ceux qui viennent manifester sont bloqués sur des autoroutes aux portes de Toulouse par des colonnes de force de l’ordre.

Des autoroutes et des sous-autoroutes ?

Les Ultras de l’A64 auraient-ils pu être des Ultras de l’A13 ou des Ultras du périphérique de Toulouse ?

Visiblement non et, de fait, comme l’a montré Maud Bergeon pour l’A13, l’État français, via son préfet de la région Occitanie, classifie les autoroutes françaises en deux catégories : les autoroutes périphériques, visiblement pas essentielles à la vie du pays, que l’on peut bloquer pendant plusieurs semaines comme l’A64 et l’A75 (sur cette autoroute, le blocage qui a duré quasiment un mois a été levé le 8 janvier, NDLR). Ce sont des autoroutes qui répondent aux mêmes caractéristiques : elles traversent des territoires essentiellement ruraux et ne figurent pas sur les grands axes de communication à l’échelle de l’Europe. Bref, leur blocage gêne prioritairement les habitants de la Région concernée.

La deuxième catégorie étant celle des autoroutes considérées comme essentielles au plan européen ou au plan national : elles sont situées sur des nœuds de circulation essentiels comme Toulouse, ou constituent des liaisons considérées comme vitales pour les transports en Europe ou la Capitale, c’est le cas de l’A13, entre la Normandie et Paris.

Sans autorisation, quelles sont les peines prévues pour ces occupations ?

Quelles que soient les caractéristiques de l’autoroute occupée, cette occupation, sans autorisation du domaine public routier, peut être punie par la loi.

Sur son blog le cabinet pénaliste Doranges Avocats rappelle ces peines :

« Placer ou tenter de placer sur une voie ouverte à la circulation publique un objet faisant obstacle au passage des véhicules, ou d’employer tout autre moyen pour y mettre obstacle, constitue un délit puni de deux ans d’emprisonnement et de 4 500 euros d’amende. Le texte prévoit, en outre, une peine complémentaire de suspension du permis de conduire pouvant aller jusqu’à trois ans ».

Il poursuit :

« Le fait « d’embarrasser la voie publique » en y déposant ou laissant sans nécessité des matériaux, objets, ordures ou déchets qui entravent ou diminuent la liberté ou la sûreté de passage est puni de l’amende de 4e classe. En d’autres termes, même en deçà d’un délit d’entrave, certaines occupations matérielles de la chaussée exposent déjà à une sanction.

Un précédent en 2015 en Lituanie : des agriculteurs condamnés

Sur son site, le défenseur des Droits de la République Française rappelle un arrêt de la Cour européenne des Droits de l’Homme, rendu à propos d’une mobilisation agricole ayant bloqué plusieurs autoroutes pendant plus de 48 heures, en Lituanie, en 2015. Cinq agriculteurs avaient alors été condamnés à une peine privative de liberté de soixante jours avec sursis.

Le Défenseur des Droits a résumé l’affaire :

« La Cour a estimé que lorsque des manifestants perturbent intentionnellement la vie quotidienne et les activités licites d’autrui, les perturbations causées, lorsque leur ampleur dépasse celle qu’implique l’exercice normal de la liberté de réunion pacifique, peuvent être considérées comme des actes répréhensibles. La Cour estime que même si les requérants ne sont pas livrés à des actes de violence et n’ont pas incité d’autres personnes à commettre de tels actes, le blocage quasi-total de trois autoroutes importantes au mépris flagrant des ordres de la police et des intérêts et droits des usagers de la route, s’analyse en un comportement qui, tout en étant moins grave que le recours à la violence physique, peut être qualifié de répréhensible. Eu égard à la marge d’appréciation qu’il convient de lui accorder en pareilles circonstances, la Cour juge en particulier que l’État était clairement fondé à considérer que les intérêts de la protection de l’ordre public primaient sur celui des requérants à ériger des barrages routiers à seule fin de permettre aux agriculteurs de sortir de l’impasse dans leurs négociations avec le gouvernement ».

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