A Strasbourg, la gueule de bois en ce début d’année 2026 n’est pas due à une éventuelle consommation excessive de Gewurztraminer pendant les fêtes. C’est plutôt la faute à une goutte d’eau, celle de trop dans le marécage de la multipropriété : le départ de l’entraîneur Liam Rosenior à Chelsea pour remplacer au pied levé le démissionnaire Enzo Maresca. Monté au front en septembre dernier face à la fronde des supporters contre le système mis en place par BlueCo, le coach anglais avait défendu son intégrité et son attachement au Racing. Le voilà parti en trois jours pour le club amiral du consortium américain, sans que le président Marc Keller puisse avoir son mot à dire.
Retour de bommerang
Le boss strasbourgeois se trouve désormais seul en première ligne. Et le vent souffle très fort, et de face. Lui aussi avait défendu pied à pied le projet il y a trois mois, insistant sur le fait que le Racing n’était « pas un club nourricier, mais le petit frère, ce qui très profitable ». Il avait également pris des sanctions contre les supporters frondeurs, trois associations se retrouvant sous le coup de mesures restrictives concernant les banderoles, l’accès aux locaux ou la billetterie. Le retour de boomerang est violent.
Dans un communiqué publié mardi, la Fédération des supporters du Racing (FSRCS), l’organe qui regroupe les principales sections de fans, a appelé Keller à la démission. Alexandre, l’un de ses porte-parole, détaille :
« On lui reproche deux choses. D’abord, de ne pas être capable de faire sa part du job, qui consistait à défendre les intérêts de Strasbourg dans ce montage. C’était le deal qui avait été annoncé au départ, en juin 2023. Il devait jouer ce rôle de garant, faire en sorte que tout le travail qui avait été effectué avant soit préservé. Il en est incapable. La deuxième chose, c’est une série d’enfumages, voire de mensonges caractérisés, depuis septembre 2024. On est passés de « je garde les commandes » à des échanges complètement lunaires où il s’engage sur une chose lors d’une réunion avant de revenir sur tout ce qu’il a dit à la suivante tout simplement parce que ça n’a pas été autorisé par son actionnaire. »
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La rupture est consommée, il n’y aura pas de retour en arrière. L’influence réelle de Keller n’est même plus un sujet pour les supporters. Vénéré depuis son retour aux affaires en 2012, alors que le club était tombé au niveau amateur, lui l’Alsacien d’origine, chouchou de la Meinau de 1991 à 1996, ne convainc plus. « ll y a eu des dizaines d’heures d’échanges avec lui, et on l’a vu au fur et à mesure se déliter, se contredire et aujourd’hui, il est au bout de sa vie, fustige Alexandre. Moi je l’ai vu trois fois entre début novembre et début décembre, il est l’ombre de lui-même. Quand il rencontre les supporters, il ne parle plus que de trois choses : du passé, de lui-même, et d’argent. »
Keller n’entend pas démissionner
L’ancien milieu offensif se trouve dans une position intenable, à la fois président – et donc responsable – mais non-décisionnaire en bout de chaîne. C’est d’ailleurs cette ambiguïté qui suscite la colère des supporters strasbourgeois. Plus encore qu’être devenu un club vassal de Chelsea, c’est qu’on ait voulu leur faire croire que ce n’était pas le cas qui les met en rogne. L’ex-capitaine du club Cédric Kanté ne peut que constater :
« Le timing du départ de Rosenior est embêtant. On peut dire que c’est une pierre dans le jardin du président. Je ne sais pas si lui, il est positif et optimiste sur la suite avec le choix de ce nouveau coach (Gary O’Neil) ou si ça pose un problème plus large de projet. Mais si on prend un peu de recul, malheureusement c’est le business. On sait très bien que quand vous avez des personnes extérieures qui mettent de l’argent, c’est eux qui vont décider de tout. »
L’ancien défenseur du Racing (2000-2006) ne veut pas enfoncer Keller, qui subit simplement selon lui la loi du plus fort. « Il connaît sa mission. C’était pour le bien du club, au départ, de trouver des investisseurs, défend-il. Et quand on en trouve, on est forcément moins central dans les décisions, et donc il y a des choses qu’on subit, qu’on aurait fait différemment. » Pour lui, un changement à la tête du Racing ne réglerait rien. De son côté, la FSRCS n’en démord pas.
« Ce n’est pas un règlement de compte, on pense juste qu’il devrait partir. Ça devient presque plus un conseil qu’une injonction », observe son porte-parole. Présent en conférence de presse mercredi aux côtés du nouveau coach anglais, l’intéressé a répondu qu’une démission ne lui avait « pas effleuré l’esprit ». Il en a profité, également, pour tenter de restaurer son autorité. « Je ne suis plus l’ultime décideur mais je suis le président du club au quotidien. Il n’y a pas eu beaucoup de décisions que je n’ai pas prises », a-t-il ainsi assuré, intimant à chacun de « rester à sa place ».
Marc Keller en conférence de presse à la Meinau le 7 janvier 2026. - ROMEO BOETZLE / AFP
« Son départ, ça arrivera de toute façon. Si c’est pas cette fois ce sera la prochaine, c’est la suite logique des événements », répond le représentant des supporters, qui met en avant l’absence de réaction des élites locales à leur communiqué, contrairement au mois de septembre. « Tous ceux qui l’ont soutenu activement et ouvertement se terrent dans un silence un peu gêné aujourd’hui », remarque-t-il.
Contactée, l’Eurométropole de Strasbourg, propriétaire du stade de la Meinau dont elle finance la plus grande partie des travaux de rénovation (76 millions d’euros sur les 160 au total), n’a pu nous répondre que par un communiqué. Sa présidente Pia Imbs (Centre) fait savoir que la collectivité « poursuivra son soutien au président Marc Keller et au club dans le cadre du développement ambitieux engagé ces dernières années ».
Jean-Philippe Vetter, candidat LR aux prochaines municipales et proche du président depuis 2014, a en revanche décroché son téléphone pour clamer sa fidélité. « J’essaie d’avoir la mémoire longue, explique-t-il. Je veux bien qu’on m’explique que la multipropriété c’est l’enfer, mais je ne pense pas que l’absence d’investisseurs soit le paradis. Je comprends les supporters, ils sont là pour défendre l’âme et l’identité du club. La multipropriété a ses défauts, on vient d’en vivre les conséquences, mais elle a aussi du bon, parce que ça permet d’injecter de l’argent et de faire rayonner notre club. Gardons de la mesure. Marc Keller n’a pas tous les pouvoirs, c’est évident, mais citez-moi un président de club qui les a. Et on ne pourra jamais lui reprocher de ne pas avoir l’intérêt général du club chevillé au corps. »
La stratégie BlueCo
Et si Marc Keller partait, quel profil pourrait mieux faire l’affaire, selon les supporters ? « Que BlueCo fasse des économies et ne mette personne à sa place. Ça dissiperait l’hypocrisie », répond Alexandre. La FSRCS ne se fait de toute façon plus d’illusions depuis longtemps. Son porte-parole nous renvoie à la seule prise de parole du patron de BlueCo, Behdad Eghbali, sur sa vision de la mutipropriété.
C’était en 2022, lors d’une conférence « Invest in Sports ». On y entend le milliardaire irano-américain vanter le concept de « farm teams » (« équipes pépinières », en VF) pour mieux gérer les coûts, développer des talents (avec des marchés intéressants comme la France ou l’Afrique) et créer des synergies, tout en défendant les Ligues fermées comme ce qui se fait aux Etats-Unis avec la NBA ou la NFL. « Son projet c’est ça et il l’applique de A à Z, c’est tout », conclut Alexandre.
Toujours basé à Strasbourg, sa ville natale, Cédric Kanté veut quant à lui essayer d’avancer, « avec les bons et les mauvais côtés ». « Le Racing, on m’en parle tous les jours, raconte-t-il. Même parmi les gens qui étaient plutôt pour ce projet, il n’y en avait aucun assez naïf pour penser qu’il n’y aurait que du positif et jamais de soucis. »
Dans tout ça, c’est l’identité profonde du Racing, club historique tombé dans un gouffe avant de renaître sur la dernière décennie, qui est également questionnée. Et même celle de notre championnat de clubs si la multipropriété continue de prospérer, comme le craint le regroupement des supporters strasbourgeois en colère.