Cette semaine, Alain Finkielkraut reçoit l’historien Marc Lazar et la politologue Nonna Mayer. L’un des mérites du livre de Marc Lazar, Pour l’amour du peuple. Histoire du populisme en France, XIXᵉ-XXIᵉ siècle (Gallimard, 2025), est de proposer une définition rigoureuse de cette notion polémique : « Le populisme, écrit-il, est une forme plus ou moins élaborée d’idéologie opposant le peuple aux élites, une stratégie de rupture et un style disruptif par rapport au jeu politique classique, l’incitation à l’expression d’une révolte socio-culturelle du bas vers le haut. » Quels mouvements et partis, en France, relèvent aujourd’hui du populisme ? Et constituent-ils un danger pour la démocratie ?
Le populisme : une idéologie souple et un style disruptif
Marc Lazar rappelle la difficulté à définir le populisme, une notion « compliquée » qui exige « rigueur et souplesse ». Il le décrit comme « une idéologie très souple (…) qui oppose un peuple uni, bon, vertueux contre des élites à la fois stigmatisées et corrompues, avec cette idée que ces élites complotent en permanence contre un peuple qu’elles dominent ».
À cette dimension idéologique s’ajoute un style politique : « Il y a une deuxième définition, c’est le populisme comme stratégie pour la conquête du pouvoir ou pour l’exercice du pouvoir (…) qui veut rompre avec le style traditionnel de la politique, que ce soit dans le langage, dans la manière de parler, mais aussi dans le langage gestuel, ou même parfois la façon de s’habiller. » Une troisième définition du populisme le conçoit comme « l’expression d’une forme de révolte de la culture du bas contre celle des élites dominantes », même si « la culture populaire n’est pas complètement séparée de la culture dominante« .
Nonna Mayer insiste sur la dimension morale et anti-pluraliste du populisme : « un peuple sain contre les élites qui sont par nature corrompues », mais surtout l’affirmation qu’ »il n’y a qu’un peuple, à l’exclusion de tout le reste ». Elle souligne le caractère « minimaliste » de cette idéologie, largement partagée, mais susceptible de se décliner en populismes de droite, de gauche ou du centre, extrêmes ou modérés.
Le populisme face à la démocratie libérale
Le populisme contemporain se caractérise par une tension interne : il se présente comme l’expression la plus authentique de la démocratie tout en contestant ses fondements libéraux. Marc Lazar rappelle que les mouvements populistes se posent volontiers comme « les meilleurs démocrates du monde » tout en refusant « la reconnaissance de la pluralité au sein du peuple ». L’illibéralisme repose sur l’idée que l’élection confère une légitimité sans limites, au risque de ce que Tocqueville appelait la « tyrannie de la majorité ».
Nonna Mayer insiste sur le rôle des institutions — notamment les juges et les médias — qui permettent « d’arrêter le pouvoir, notamment le pouvoir de l’exécutif, et de donner quelques limites à la souveraineté populaire ». Si la critique du « gouvernement des juges » nourrit aujourd’hui le ressentiment populiste, elle ne saurait, selon elle, justifier la remise en cause de l’État de droit. Pour Marc Lazar, le populisme n’est pas tant un problème en soi que « l’expression d’un problème politique », révélateur à la fois de fractures sociales, d’un malaise culturel et d’un sentiment d’impuissance du politique.
LFI et RN : deux peuples, deux populismes
Marc Lazar et Nonna Mayer s’accordent pour identifier, en France, les deux principales expressions contemporaines du populisme : La France insoumise et le Rassemblement national, qui présentent à la fois des points communs et de profondes divergences.
Marc Lazar décrit l’évolution de Jean-Luc Mélenchon, figure « très complexe », dont le style oscille entre violence verbale et maîtrise classique du discours. Sa conception du peuple s’est transformée au fil du temps : d’un peuple politisé et conscient, elle a glissé vers un peuple « précarisé », puis « racisé », voire « créolisé », jusqu’à l’évocation d’une « Nouvelle France ». Cette redéfinition du peuple s’accompagne d’un style de plus en plus conflictuel, assumé comme un marqueur populiste.
Nonna Mayer souligne que, si LFI et le RN relèvent bien tous deux du populisme, leurs électeurs « sont aux antipodes sur le plan des ennemis qu’ils désignent ». « Du côté de LFI, c’est les oligarchies financières, c’est le capitalisme. Du côté du RN, c’est la peur de l’Europe, de l’ouverture des frontières, c’est le nationalisme affiché. » Le RN repose ainsi sur une vision plus homogène et exclusive du peuple, résumée par « les Français d’abord ». Marine Le Pen s’adresse prioritairement aux ouvriers, aux employés, aux petits commerçants, aux artistans et aux producteurs, tout en cherchant à élargir son socle électoral, notamment en direction du patronat et des femmes, qui votent désormais « autant pour elle que les hommes », fait inédit en Europe.
Sources bibliographiques
- Marc Lazar, Pour l’amour du peuple. Histoire du populisme en France, XIXᵉ-XXIᵉ siècle, Gallimard, 2025.
- Nonna Mayer (co-auteure), Les mots qui fâchent. Contre le maccarthysme intellectuel, Éditions de l’Aube, 2022.
- Nonna Mayer, Ces Français qui votent Le Pen, Flammarion, 2002.
- André Perrin, Paradoxes de la pensée progressiste, L’Artilleur, 2025.
- Michael Walzer, Sphères de justice. Une défense du pluralisme et de l’égalité, Seuil, 2013.
La semaine prochaine, Alain Finkielkraut recevra Andrea Bajani et Anthony Passeron dans une émission intitulée « Mon père, ce antihéros ».