Il y a des carrières qui s’arrêtent sur une blessure. D’autres sur une décision administrative. Et puis il y a celles qui forcent les règles à évoluer. Celle de Camille Moncozet appartient à cette dernière catégorie. 

Un seul rein, un destin chamboulé

Quand elle découvre, presque par hasard, qu’elle n’a qu’un rein, Camille est déjà bien installée dans le paysage du rugby féminin français. Passée par le pôle espoir de Lille, formée d’abord au judo avant de basculer vers le rugby pour « quitter un sport de combat individuel et aller vers quelque chose de collectif », elle a gravi les échelons sans bruit, avec constance. Jusqu’en 2019, où tout bascule.

Sur un banal examen médical, effectué à la suite d’une douleur au dos, l’IRM révèle l’impensable : Camille est mono-rénale. Elle n’en avait jamais eu connaissance. Aucun problème de santé, aucune insuffisance rénale, des années de sport derrière elle, un parcours en structures fédérales… et pourtant, le médecin lui annonce qu’elle n’a qu’un seul rein.

La licence retirée sans préavis

Surprise, la joueuse ne comprend pas de suite tout ce que cela signifie, et où cela va l’emmener. Une semaine plus tard, elle reçoit un courrier officiel, signé Bernard Laporte, qui lui retire sa licence avec effet immédiat.

« Je ne savais même pas que le fait d’avoir un seul organe pouvait m’empêcher de jouer. »

Pour Camille, l’incompréhension est totale. Le rugby, qu’elle pratique depuis l’adolescence, lui est brutalement interdit. Sans blessure. Sans symptômes. Juste une ligne dans un règlement.

Trouver une nouvelle voie ou persévérer ?

Autour d’elle, ses proches la soutiennent et tentent de trouver des alternatives. Une voie que d’autres ont empruntée avant elle : l’arbitrage. Aurélie Groizeleau, aujourd’hui arbitre internationale, a vécu une situation similaire. Confrontée aux mêmes limites médicales, elle a choisi de rester dans le rugby autrement, sifflet à la main. Camille, elle, refuse. Non par mépris, mais par fidélité. « Je n’avais pas envie d’arbitrer par dépit. Ma passion, c’est jouer. »

Alors elle s’accroche. Elle cherche, contacte, écrit. Jusqu’à tomber sur les bonnes personnes. Un échange de mails presque anodin, une question sur une protection rénale, et un contact transmis : celui de Serge Simon, médecin du sport et accessoirement, vice-président de la fédération française de rugby. Touché par son histoire, il l’écoute. Puis il reçoit Camille à Lille, lors d’un match du XV de France. Elle raconte tout : son parcours, le judo, le rugby, l’absence totale de problème médical. Il promet d’essayer.

L’appel inattendu qui change tout

Les mois passent. Camille attend. Noël, le Nouvel An. Puis, en février 2019, un appel. « Est-ce que demain tu peux venir à Paris ? » Elle ne sait pas pourquoi, mais elle y va.

Derrière une porte, un comité réuni. Une réunion à huis clos. Puis la surprise : un vote à main levée. La décision tombe. Camille peut rejouer. Elle a gagné le droit de revenir sur le terrain. Mieux encore : la réglementation va évoluer. Désormais, l’interdiction ne sera plus automatique pour les joueurs et joueuses mono-rénaux.

Une décision qui change des vies

Les conséquences dépassent largement son cas personnel. Quelques semaines plus tard, des adolescents de 14 ou 15 ans l’appellent. Eux aussi avaient dû arrêter le rugby pour la même raison. Grâce à cette décision, ils peuvent reprendre. « Ils m’ont appelé pour me remercier. » Près de 6 ans plus tard, l’impact est toujours là.

Camille, elle, reprend là où on l’avait arrêtée. D’abord à Lille, puis au Stade Toulousain, avant de s’installer durablement à Biarritz. Elle rejoue en élite, sans appréhension particulière, mais avec un regard différent. « Je savoure plus chaque match. On ne sait jamais quand c’est le dernier. »

Ne jamais renoncer trop vite

Aujourd’hui kinésithérapeute, elle continue d’avancer avec cette même philosophie : ne jamais renoncer trop vite. Là où d’autres ont bifurqué, parfois contraintes, parfois résignées, Camille a tenu bon. Non pas contre le rugby, mais pour lui. Pour pouvoir continuer à jouer. Et, sans l’avoir prémédité, pour ouvrir la voie à toute une génération.

Son histoire résonne comme un rappel essentiel : le rugby évolue aussi grâce à celles et ceux qui refusent les réponses toutes faites.

Camille Moncozet n’a pas seulement défendu sa carrière. Elle a changé une règle. Et dans ce sport de combat collectif qu’elle aime tant, c’est peut-être l’une des plus belles victoires.