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«Donald Trump prend en otage les vaccins à des fins politiques»
L’infectiologue genevois Alessandro Diana est très remonté contre la décision américaine de réduire la liste des vaccins recommandés pour les enfants.
Publié aujourd’hui à 12h59
Aux États-Unis, onze vaccins sont désormais recommandés aux enfants.
Getty Images
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BotTalk En bref:
- Les États-Unis ont retiré six vaccins de la liste des recommandations pour les enfants.
- Cette décision est très critiquée par les médecins.
- Donald Trump s’inspire du plan vaccinal réduit du Danemark.
Le nombre de vaccins officiellement recommandés aux enfants américains vient de passer de 17 à 11. Lundi 5 janvier, le Ministère de la santé a annoncé que les vaccins contre l’hépatite A et B, les méningocoques (responsables des méningites), les VRS (virus respiratoires syncytiaux, responsables des bronchiolites), les rotavirus (responsables des gastro-entérites) et la grippe n’étaient plus recommandés.
Réclamé par Donald Trump, cet allégement du plan vaccinal a été critiqué par de nombreux médecins, jusque dans les rangs républicains. Pour justifier cette orientation, le président américain a plusieurs fois cité l’exemple du Danemark, un pays qui ne recommande que dix vaccins. Après l’annonce de son Ministère de la santé, Donald Trump a qualifié le nouveau calendrier de «bien plus raisonnable», tout en précisant que les parents restaient libres «de faire bénéficier leurs enfants de l’ensemble des vaccins» et qu’ils resteraient tous pris en charge par les assurances.
En Suisse, les vaccins contre l’hépatite B et les VRS font partie des recommandations de base. Les vaccins contre les méningocoques et les rotavirus sont recommandés, mais considérés comme complémentaires. Enfin, ceux contre l’hépatite A et la grippe ne sont indiqués que pour certaines personnes ou situations à risques.
La Suisse pourrait-elle aussi s’inspirer des pays ayant un plan vaccinal plus léger? Faudrait-il revoir les recommandations actuelles, comme viennent de le faire les États-Unis? C’est ce que nous avons demandé au pédiatre et infectiologue genevois Alessandro Diana. Il est également expert pour Infovac, la plateforme d’information sur la vaccination.
Comment percevez-vous la décision du Ministère de la santé américain?
Je me suis toujours battu pour légitimer la vaccino-hésitation, car je considère que les doutes sont légitimes à l’échelle de l’individu. Ils ne procèdent pas d’une ignorance, plus souvent d’une méfiance envers les institutions ou d’une incompréhension liée à une surcharge d’informations. Dans ces cas-là, il revient aux professionnels de santé de discuter et d’expliquer afin de permettre une décision éclairée. Face à la décision américaine, ma réaction est complètement différente. C’est une aberration totale, de la pure ingérence politique.
Vous contestez le bien-fondé scientifique ou la dimension politique?
Les deux. Il n’y a aucune base scientifique qui permettrait de remettre en cause les recommandations vaccinales aux États-Unis. D’ailleurs, en Suisse, les six vaccins concernés font partie du plan vaccinal pour les enfants. Aucune découverte récente concernant la balance bénéfice-risque ne justifie de ne plus les recommander. C’est un simple coup de Donald Trump qui veut prendre ses distances avec les administrations précédentes et séduire un électorat sceptique envers la science. Les décisions ne reposent plus sur l’épidémiologie et la science, mais sur des arguments politiques, et ça me paraît très dangereux en matière de santé publique.
Dès lors, que faut-il penser du Ministère de la santé américain?
Toutes les personnes compétentes qui y travaillaient ont été licenciées au profit de non-experts qui suivent les ordres du président. Il y a volontairement placé des vaccinosceptiques (ndlr: en premier lieu le ministre de la Santé, Robert Francis Kennedy Jr.), ce qui explique la situation actuelle. Auparavant, les CDC (Centres américains de contrôle et de prévention des maladies) étaient des modèles observés dans le monde entier, des références en matière de vaccinologie et d’infectiologie. Aujourd’hui, ce sont clairement des contre-exemples.
Alessandro Diana, pédiatre et infectiologue.
DR
L’administration Trump dit s’inspirer du Danemark et de son plan vaccinal allégé. Pourquoi ne pas y réfléchir?
Il faut toujours y réfléchir. La science n’est jamais absolue, il faut l’interroger en permanence. Par contre, il faut que les réponses viennent des scientifiques, pas qu’elles soient données par celui qui pose les questions. Je me répète: c’est légitime d’hésiter. Sauf que, dans le cas présent, la référence au Danemark est purement rhétorique. La situation sanitaire et la structure du système de santé n’ont rien à voir avec les États-Unis. Prenons un exemple: au Danemark, la quasi-totalité des femmes enceintes ont la possibilité de faire une sérologie de l’hépatite B, et on ne vaccine que les enfants dont la mère est positive. Aux États-Unis, l’accès à cette sérologie est bien moindre. Les risques y sont donc bien plus élevés.
Doit-on craindre le retour de maladies contagieuses mortelles?
Des foyers réapparaîtront, c’est une certitude. Les cas les plus problématiques concernent l’hépatite B, au cas où des mères infectées donnent le sein à leur enfant, et les méningites, qui sont de véritables urgences médicales pour les enfants. Nous avons déjà constaté que certaines maladies anciennes pouvaient refaire parler d’elle. C’est le cas de la rougeole, puisque les cas et les décès augmentent de manière significative depuis quelques années dans le monde. Il y a d’ailleurs eu des flambées épidémiques à Genève en 2023, puis dans le canton de Vaud en 2024. Je rappelle que cette maladie était responsable de 600 morts chaque année en Suisse dans le passé.
Justement, la décision américaine pourrait-elle avoir des conséquences jusqu’en Suisse?
Pas directement et immédiatement, mais sans vaccin, les virus ne vont pas se gêner de reprendre leur job. Ce qui est très inquiétant, c’est la prise en otage des vaccins à des fins politiques. Nous ne pouvons pas exclure que d’autres pays imitent les États-Unis, pour le même genre de considérations extrémistes, ce qui pourrait accentuer le risque au niveau mondial. En Suisse, la couverture vaccinale a très légèrement baissé depuis le Covid, sans que nous puissions parler de trou immunitaire. En général, il s’agit plutôt d’un retard de vaccination dû à des hésitations de la part des parents. Comme souvent, il faudra probablement des morts pour susciter une reprise de conscience de la part de nos sociétés.
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Se connecter Romaric Haddou est journaliste à 24 Heures depuis 2016. Il écrit également pour la Tribune de Genève et le Matin Dimanche et couvre en particulier le domaine de la santé. Plus d’infos
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Aux États-Unis, onze vaccins sont désormais recommandés aux enfants.
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Alessandro Diana, pédiatre et infectiologue.
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