Par
Gabriel Kenedi
Publié le
10 janv. 2026 à 13h20
Ancien chanteur et parolier de Zebda, groupe ô combien mythique à Toulouse, et auteur à succès, Magyd Cherfi – âgé de 63 ans – rejoint la liste de la Gauche Unie (hors LFI) portée par François Briançon aux élections municipales de mars 2026. Et c’est une première : l’ancien Motivé (le mouvement politique et citoyen qui gravitait autour du groupe Zebda lors des élections municipales de 2001) sera en position éligible. Pour Actu Toulouse, celui qui a grandi dans le quartier des Izards explique son choix de rejoindre « une gauche plus nuancée », plus à même selon lui de combattre les idées du Rassemblement National que La France Insoumise. « Aujourd’hui, à Toulouse, le RN peut faire mal », estime Magyd Cherfi. Qui esquisse aussi quel serait son rôle si François Briançon parvenait à devenir le prochain locataire du Capitole dans quelques semaines. Interview.
« Je me retrouve mieux dans cette gauche là ! »
Actu : Vous voilà donc colistier de François Briançon, le représentant de la gauche unie hors LFI. Pourquoi avoir fait ce choix de vous engager dans cette campagne des municipales ?
Magyd Cherfi : J’ai envie de dire : ça devait se faire ! Ça fait plus de 30 ans que je suis un compagnon de route de la gauche et que je m’engage dans des élections municipales. Au début, c’était plutôt la gauche radicale et au fil du temps, je me suis moins senti moi-même dans des radicalités, et je me suis senti mieux dans une gauche plurielle représentée par le PC, les Verts, le PS. Intellectuellement, je me retrouve mieux dans cette gauche là, plus nuancée. François Briançon m’a appelé en me disant que jusqu’à présent, j’étais tout le temps en fin de liste. Cette fois-ci, il m’a proposé d’aller plus loin dans mon engagement en étant en position éligible dans la liste.
Un « travail à mener sur la culture au quotidien et la laïcité »
C’est un sacré pas en avant, d’être en position éligible ! Vers quel type d’engagement vous souhaitez aller si votre liste est élue en mars prochain ?
Magyd Cherfi : Il y a évidemment la culture, je parle de la culture populaire. À travers la culture, la grande question, est : « comment on fabrique les citoyens ». Il y a les quartiers, l’école, la ville… et il manque parfois des passerelles entre des populations qui semblent séparées, celle des quartiers et celles de la ville… et je l’ai d’ailleurs vécu durant des années. C’est la culture au quotidien qui m’intéresse : comment on fait vivre une culture qui permette de fabriquer du lien entre les citoyens ?
Au milieu de tout ça, il y a aussi un thème central qui est la laïcité. Au fond, pendant longtemps j’ai cru que je savais ce que c’était, la laïcité. Mais je me suis rendu compte que c’est bien plus compliqué que ça ! Je comprends d’ailleurs pourquoi les populations immigrées y sont hostiles. Ce sont elles qui ont vu leurs parents prier dans des caves, comme les miens d’ailleurs… Quand on dit que la laïcité met à égalité toutes les religions, ce n’est pas vrai. La religion musulmane n’a jamais été abordée avec le même équilibre que la religion catholique ou autre. Il est impossible de créer une mosquée sans qu’il y ait un scandale. Si les mosquées avaient été créées plus tôt, ça aurait sans doute adouci la spiritualité. La laïcité, finalement, c’est le droit d’être soi-même ! En vérité, la laïcité, c’est le droit de faire ce qu’on veut de son corps, de son intimité. Et c’est ce qu’il faut arriver à faire émerger, notamment dans les quartiers. La laïcité a agi contre l’islam pendant des années en la laissant de côté. Il faut donc réexpliquer la laïcité pour que ces populations se la réapproprient. C’est ce travail là que j’ai envie de mener.
Vidéos : en ce moment sur Actu« Aujourd’hui à Toulouse, le RN peut faire mal »
Vous l’avez souligné : vous avez très souvent été engagé à gauche lors des municipales. D’abord il y a eu les Motivés en 2001, puis Pierre Cohen en 2008 et Nadia Pellefigue en 2020. Le fait que l’époque soit plus radicale, aujourd’hui, vous a-t-elle donné envie de vous engager davantage ?
Magyd Cherfi : J’ai besoin d’une gauche qui travaille la nuance. Je me sens donc mal à l’aise avec une gauche plus radicale à laquelle je ne crois pas. J’essaie d’être honnête envers moi-même et je sens que j’ai quelque chose de beaucoup plus nuancé dans mes analyses. D’autant plus qu’il y a le Rassemblement National, qui à mon avis va faire du chiffre. Je sens une vraie poussée. Aujourd’hui, je pense que l’élection de Bardella ou de Le Pen en 2027 est tout à fait vraisemblable. Et c’était quelque chose qui me paraissait totalement invraisemblable il y a encore une dizaine d’années. Pour moi, ce n’est pas en étant dans un combat frontal avec eux que les choses peuvent avancer. Je crois que c’est par la nuance qu’on peut combattre. Traiter ces gens-là de fascistes ou de nazis, on voit que ça fait 40 ans que ça ne sert à rien. Il faut trouver un autre biais pour renverser le mouvement. La nouveauté, c’est qu’aujourd’hui à Toulouse, le RN peut faire mal.
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« Je n’ai pas de griefs monstrueux contre Jean-Luc Moudenc »
Quel regard portez-vous sur l’action de Jean-Luc Moudenc, qui vient d’enchaîner deux mandats consécutifs et qui est à nouveau candidat ?
Magyd Cherfi : Je n’ai pas un jugement radical, j’allais dire ! Je n’ai pas de griefs monstrueux vis-à-vis de Jean-Luc Moudenc. Il a fait des choses qui ne sont pas négligeables. Mais moi, je veux une ville qui porte une politique de gauche, une ville ouvertement progressiste. Aussi centriste que peut être Jean-Luc Moudenc, pour qui j’ai du respect, ce n’est pas ce que je veux ! Je veux que Toulouse puisse être identifiée comme une ville de gauche, que Toulouse soit une capitale multiculturelle, une capitale du métissage, de l’ouverture, de la fraternité ! Marseille a une identité forte mais Toulouse, beaucoup moins. On est feutrés ! On a eu Pierre Cohen qui a porté la voix de la gauche sur une mandature. Mais là, il ne faut pas rater le coche !
Si on va un peu plus loin, la victoire passera-t-elle par une union de la gauche radicale et de la gauche « plus nuancée » à laquelle vous appartenez ?
Magyd Cherfi : Ce que je voulais c’est qu’ils nous rejoignent alors qu’eux attendent qu’on les rejoigne ! Ma conviction, c’est que c’est nous qui pouvons porter un projet de ville crédible. Mais je n’y crois pas du tout (à la réunion des gauches, ndlr) parce que cette gauche radicale s’est encore plus radicalisée. On va donc partir séparés.
« J’aime l’idée d’un Toulouse multiculturel »
Avez-vous eu des échanges avec François Piquemal ou pas du tout ?
Magyd Cherfi : Moi, non. Mais encore une fois, je suis un compagnon de route de la gauche, donc je ne me sens pas forcément mal vis-à-vis de LFI, mais ce n’est pas mon choix ! S’eut pu l’être, parce que j’ai des cousinages d’idées… Mais j’ai fait mon choix !
Cette envie de vous engager dans votre ville, c’est aussi pour marquer une forme d’amour pour Toulouse ?
Magyd Cherfi : Oui ! Toulouse m’a fait ! J’y ai mes meilleurs amis, toute mon histoire, tous les gens qui m’ont permis de devenir ce que j’ai pu devenir, ce sont des gens de Toulouse. Je ne pouvais pas moi être ailleurs ! Ma propre mère me demande de rester à Toulouse parce qu’elle a besoin que je sois proche d’elle. Il y a donc une logique affective, idéologique, historique. Et j’aime l’idée d’un Toulouse multiculturel.
« Je l’attendais depuis 30 ans, cette place éligible »
François Briançon a-t-il l’étoffe pour être un bon maire de Toulouse, selon vous ?
Magyd Cherfi : Je le connais depuis une trentaine d’années, François Briançon, et j’ai la conviction qu’il peut gagner cette élection ! Avec lui, j’ai eu l’occasion d’entrer dans le détail. J’ai remarqué que dans les interstices de nos réflexions, il y avait des choses communes, dont je me sens assez proche. Il a la compétence, c’est certain. Cela me paraît même incontestable ! Qu’il ait beaucoup appris de ces 30 dernières années, ça me paraît aussi incontestable. Et quelque part, le fait qu’il m’appelle moi, pour me proposer une place sur sa liste en position éligible, c’est aussi un signe : car je l’attendais depuis 30 ans, cette place éligible en réalité… même si avant, je l’aurais sans doute refusée. C’était ça notre combat à nous, gens des quartiers. De dire : « prenez-nous de manière digne et pas comme tous ces gens issus de la diversité qui n’ont pas de place éligible ». C’est comme si on était à point au rendez-vous !
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