C’est une première en France : longtemps négligé par les historiens de l’art, le peintre Maurits Cornelis Escher bénéficie d’une grande rétrospective à la Monnaie de Paris jusqu’au 1er mars 2026. Celui qu’on surnomme le « mathémagicien » ne fascine pas que les scientifiques : ses trompe-l’œil et ses espaces impossibles ont marqué la culture hippie. Nicolas Pichon-Loevenbruck a visité l’exposition en compagnie de Jean-Hubert Martin, son commissaire.

Montent-ils… ou descendent-ils ? Sur cette gravure, les personnages semblent prisonniers d’escaliers infinis. Avec cette illusion vertigineuse, Maurits Cornelis Escher, un artiste inclassable né en 1898 aux Pays-Bas et longtemps resté en marge, devient une icône des années 1970, séduisant jusqu’aux plus grandes stars. « Mick Jagger voulait avoir une couverture de lui et il s’est adressé à lui en lui envoyant une lettre. Escher a été très choqué par cette manière de s’adresser à lui, et donc il a refusé de la faire », raconte à ce propos Jean-Hubert Martin, le commissaire de l’exposition.

Ce qui fascinait Mick Jagger et fascine encore les visiteurs, c’est le génie d’Escher pour le trompe-l’œil : des escaliers qui descendent quand on les monte, une cascade qui se déverse sur elle-même, des mains qui se dessinent seules… « Cette main se dessine elle-même, se renvoie à elle-même. Et pour bien nous montrer qu’il s’agit là totalement d’illusion, ces deux mains qui sortent de la feuille sont sur une feuille qui est, elle-même, punaisée sur un support », poursuit Jean-Hubert Martin.

« Les mathématiciens et les savants ont été fascinés par les gravures d’Escher »

Ces illusions n’ont rien de magique. Elles sont le fruit d’un travail minutieux, nourri par les mathématiques. Grâce à son frère physicien, Escher lit les travaux les plus avancés de son temps sur la perspective qu’il transforme en moteur créatif. Et, en retour, son art fascine les savants de son époque. « Les mathématiciens et les savants ont été fascinés par les gravures d’Escher justement parce qu’elles représentaient des figures géométriques dont ils pouvaient donner la formule mais qu’ils ne savaient pas représenter », reprend Jean-Hubert Martin.

Mais chez Escher, pas d’aridité mathématique. Ses œuvres sont, avant tout, des jeux pour le spectateur, comme Métamorphose, l’un de ses chefs-d’œuvre. Sur cette gravure longue de quatre mètres, Escher joue avec notre regard : un échiquier se transforme en salamandre, puis en une multitude d’hexagones, puis en une ruche d’où s’échappe une nuée d’abeilles qui, à leur tour, deviennent des cubes. « Et ces cubes donnent naissance à une ville qui elle-même se termine par un échiquier : tout cela est un grand jeu pour lui. »

Faire l’expérience de l’infini

Comme pour nous inviter à entrer dans le jeu d’Escher, les commissaires de l’exposition ont imaginé des espaces immersifs où l’on se promène au cœur des géographies paradoxales du peintre néerlandais. « On entre dans une sorte de palais des glaces. Sur un certain nombre de surfaces sont représentées des gravures d’Escher, mais qui sont ici animées pour donner le sentiment de l’infini en réalité », explique Jean-Hubert Martin. Faire l’expérience de l’infini : c’est ce que les hippies ont cherché dans l’œuvre d’Escher, qu’ils ont propulsée sous les projecteurs – une influence toujours bien vivante chez les artistes, musiciens et designers d’aujourd’hui auxquels l’exposition consacre sa dernière salle.