Les mots ont un sens, toujours. Lorsque Emmanuel Macron affirmait le 6 janvier qu’une « prise de contact » serait organisée « dans les prochaines semaines » avec Vladimir Poutine, il y a là comme un objectif et un échéancier. Cela ne débouchera pas forcément sur une rencontre. Mais le chef de l’État en parle depuis un mois avec ses homologues européens pour que la réflexion s’engage. Y penser, le suggérer, le vouloir, est-ce bien nécessaire ?
Le 19 décembre, à l’issue du dernier Conseil européen de l’année, le président de la République avait déjà précisé ses intentions. « Nous devrons, dans les semaines à venir, trouver les moyens pour que les Européens reprennent un dialogue complet avec la Russie, en toute transparence avec l’Ukraine », disait-il. Sinon, selon lui, c’est comme si l’on parlait à des négociateurs américains qui vont ensuite discuter avec les Russes.
Le maître du Kremlin avait fait savoir dans la foulée qu’il n’était pas opposé à un échange avec Emmanuel Macron. Ne voyait-il pas dans ce projet une occasion de diviser les Européens ? Mieux, de les diviser face aux Américains, ceux avec lesquels il monologue depuis des mois ?
Poutine sait à quel point les relations euroatlantiques deviennent de plus en compliquées ; l’affaire du Groenland, territoire de l’Otan, ne lui a pas échappé. Il partage en outre avec Donald Trump une stratégie visant à développer en Europe une internationale réactionnaire de partis d’extrême droite dits « patriotiques » à même d’en prendre les rênes. Il jubile de voir les Européens coincés entre le marteau et l’enclume.
« Un risque d’affaiblissement de notre Europe »
On peut comprendre l’argument d’Emmanuel Macron selon lequel les Européens doivent avoir toute leur place dans la négociation entre Russes et Américains sur l’Ukraine. Il s’agit de notre continent et de sa sécurité pour les décennies à venir. Il pense, à juste titre, que nous ne pouvons pas être une variable d’ajustement dans le « deal » qui se prépare. D’où son grand succès, à ce stade, au sein de la formation de la coalition des volontaires, pour y associer pays de l’UE et de l’Otan et même d’autres partenaires démocratiques plus lointains comme l’Australie ou le Japon.
Mais n’est-ce pas là précisément une victoire qu’il ne faudrait pas sacrifier sur l’autel du dialogue avec Poutine ? En quoi ce dialogue avant, pendant et après l’invasion de l’Ukraine a-t-il changé quoi que ce soit dans l’attitude des dirigeants russes à l’égard des Ukrainiens, des Européens et de l’Otan ? À quoi sert-il d’offrir à Poutine la chance d’être moins isolé ?
Notre ancienne ambassadrice à Moscou, Sylvie Bermann, rappelait le mois dernier que « la paix se négocie avec nos adversaires, pas avec nos amis » et que des dirigeants adultes n’ont pas besoin d’un « daddy », reprenant le terme du secrétaire général de l’Otan, Mark Rutte, employé pour qualifier Donald Trump lors du sommet de l’Alliance en juin dernier.
Oui, on pourrait parler à la Russie si le « papa » en question jetait l’éponge face à un Poutine qui le « balade » et se défaussait ainsi de son échec sur les Européens. Ou si Vladimir Poutine admettait au minimum la notion d’un cessez-le-feu préalable à toute négociation et que la souveraineté restante de l’Ukraine soit défendue par des partenaires européens, y compris sur son sol, au cas où il aurait l’audace de l’attaquer à nouveau.
En l’absence de ces deux conditions, les Européens ont le devoir de veiller à ce que ni l’Ukraine ni l’Europe ne soient fragilisées par un éventuel accord de paix, et de maintenir la « re-convergence » en cours entre Américains, Européens et Ukrainiens la plus intacte possible, pour prouver justement à Poutine qu’il n’a pas d’autre choix qu’un compromis.
Jeudi 8 janvier, face aux ambassadeurs de notre pays rassemblés à Paris, Emmanuel Macron a décrit en toute lucidité le paysage qui nous entoure. « Ce qui est en train de se passer, […] c’est un risque d’affaiblissement de notre Europe qui, face à cette brutalité et la loi du plus fort, serait le dernier espace où l’on continue de rappeler les règles du jeu que les autres n’appliquent plus. »
Il pensait à Poutine, bien sûr, un être à qui il ne sert à rien de rappeler le contenu des chartes qu’il viole. Et à Trump, car il croit – tout comme le chancelier Merz et le Premier ministre Starmer – qu’on peut continuer à ferrailler avec lui pour le convaincre. La preuve, avec la participation des États-Unis à la coalition des volontaires. Il est là, le chemin : se servir de Trump pour obtenir de Poutine qu’il mette fin à ses crimes. Ce n’est pas glorieux, c’est même assez ingrat. Mais ce pourrait être utile et – espérons-le – efficace.