Aucun mot n’est échangé. Ils savent ce qu’ils doivent faire. Seul résonne le bruit de leurs bottes et le cliquetis de leur matériel. Cette maison, beaucoup la voient comme celle de la dernière chance. Cela fait des mois qu’ils cherchent, sans succès. Après avoir encerclé le bâtiment, un rapide tour des lieux confirme pourtant les craintes des soldats : la maison est vide.

Tous s’apprêtent à rebrousser chemin, lorsque l’un des membres du commando, attiré par une corde posée au sol, découvre une trappe. Le silence se fait au sein du groupe. Les membres raidis par la tension, le soldat tire sur la corde, dévoilant une ouverture, et s’apprête à dégoupiller une grenade, lorsqu’une paire de mains apparaît subitement, suivie d’un visage hirsute et d’une paire d’yeux fatigués. « Mon nom est Saddam Hussein », s’exprime lentement l’homme. « Je suis le président d’Irak et je veux négocier ».

Avec ces quelques gestes, la Taskforce 20 met officiellement fin à la traque du fugitif alors le plus recherché au monde. Une course-poursuite éreintante, presque désespérée. Une recherche longue de neuf mois, qu’un pêcheur et un jeu de cartes auront permis de débloquer.

« Il était une fois »Des débuts compliqués

Tout n’a pourtant pas été simple. Loin de là. En mars 2003, George W. Bush, président des États-Unis, lance une opération militaire en Irak, pour « désarmer le pays ». Moins de deux ans après les attentats du 11 septembre à New York, l’Amérique en est convaincue : Saddam Hussein, alors qualifié de « marionnettiste de Ben Laden », cacherait des armes de destructions massives en Irak.

Une thèse qui se révélera fausse, comme le prouvent de nombreux rapports, mais qui n’empêche pas les États-Unis d’intervenir, aidés par l’Australie, le Royaume-Uni et la Pologne. Moins d’un mois après l’arrivée de la coalition en Irak, Bagdad tombe. Dans les rues, les scènes de liesse se succèdent : le régime de Saddam Hussein n’est plus.

Si le pouvoir irakien en place est tombé, aucune trace de son président, en revanche. Le dictateur, à la tête du pays depuis 1979, ainsi que ses plus proches lieutenants, semble s’être volatilisé. Peu à peu, les recherches s’enlisent. Les renseignements ne mènent à rien, les troupes sur place piétinent.

Un jeu de cartes spécial

Une idée vient alors au haut commandement américain. Pourquoi ne pas distribuer à chaque soldat un jeu de cartes, sur lesquelles figureraient les 52 « most wanted » du régime Hussein ? En Irak, les journées se font de plus en plus longues, et pour tuer le temps, nombreux sont les soldats à s’affronter.

Sans surprise, Saddam Hussein se voit attribuer l’as de pique, en tant que cible principale. Ses deux fils et proches conseillers, Uday et Qusay, héritent respectivement de l’as de cœur et de l’as de trèfle. Le dernier as revient, quant à lui, à Abed Hamid Mahmoud, secrétaire du président.

Comme dans chaque jeu, les figures représentent les cartes les plus puissantes et sont donc associées aux plus proches membres du clan Hussein. Outre ses fils et secrétaires, on retrouve notamment Ali Hasan Al-Majid, surnommé par l’armée Chemical Ali, en tant que roi de pique, ou encore Hani Abd Latif Tilfah, directeur de l’organisation spéciale de sécurité, en tant que roi de cœur.

Ce système, également utilisé par l’armée américaine lors de la guerre de Sécession ou la deuxième Guerre mondiale, permet aux soldats de mémoriser leurs cibles visuellement. Chaque carte comporte également des informations concernant la fonction et l’adresse de la personne recherchée. À partir de là, le message envoyé est clair : morts ou vifs, les membres du régime autoritaire de Saddam Hussein doivent être capturés. La machine est lancée.

BAG01 - 20010903 - BAGHDAD, IRAQ : Iraqi President Saddam Hussein (C) listens to Deputy Prime Minister Tariq Aziz (L) in Baghdad 03 September 2001 as he presents him a model of a monument dedicated to the some 400 people who died in the Gulf War allied bombing of the Amriya shelter which will be built in the Iraqi capital, the official news agency INA reported. EPA PHOTO INA/-/ks/nk/sw ©BELGAIMAGEUne sérieuse prime

Outre les jeux de cartes et l’intensification des recherches, le gouvernement américain offre également une importante prime à toute personne susceptible de livrer des informations concernant les cibles. 15 millions de dollars sur la tête des frères Uday et Qusay, fils de Saddam Hussein, 25 millions pour le président. Une technique qui ne tarde pas à porter ses fruits.

Quelques semaines plus tard, un homme se présente aux autorités américaines. Son propos est simple : il abriterait personnellement les deux fils de Saddam Hussein dans sa maison à Mossoul, la deuxième ville la plus peuplée d’Irak. Sans trop y croire, un commando détaché se dirige immédiatement vers le nord de l’Irak, et peine à cacher sa surprise en encerclant la bâtisse : Uday et Qusay vivent dans cette maison. Face aux troupes, les frères tentent de résister, en vain. Une frappe aérienne les tue sur le coup, le 22 juillet 2003.

De son côté, toujours aucune trace de Saddam Hussein. Si l’homme a donné des signes de vie, via un enregistrement vocal, suite à la mort de ses fils, l’armée ignore toujours où le chercher. Le pays est vaste et souvent hostile aux soldats, symboles de l’impérialisme américain.

Des milliers d’enfants ont péri dans de mystérieux centres: « Je savais uniquement que j’allais là pour accoucher »Changement de cartes

Le président introuvable, la coalition décide de se rabattre sur les reines, les valets et les chiffres du jeu de cartes de Saddam Hussein. Bien que moins importants que les rois et les as, ces lieutenants restent des rouages essentiels du régime, et détiennent potentiellement des informations sensibles.

Les raids se succèdent, les arrestations se multiplient, mais chaque tentative est un coup dans l’eau : les proches d’Hussein ne savent rien. Le pays est sens dessus dessous. La guerre contre la résistance ne faiblit pas, et, aux États-Unis, l’image de Bush commence à ternir.

Un homme va pourtant changer cela. Il s’appelle Eric Maddox, il est membre des opérations spéciales américaines et ne supporte pas cet immobilisme ambiant. Eric est observateur. Rapidement, il comprend que les cibles traquées font toutes parties du régime déchu de Saddam Hussein. En d’autres mots, des personnes, à l’instar de ses fils, à qui le président a donné du pouvoir, en leur offrant un poste prestigieux. Pour Eric, actuellement, Hussein a besoin de tout le contraire : non pas d’une cour, mais des gens avec du vrai pouvoir, qui peuvent le protéger.

Une fille de Saddam Hussein condamnée pour « promotion » du parti de son père : « Notre époque était une époque de gloire, de fierté »Cap sur les gardes du corps

Pour Eric Maddox, il est impératif de mettre la main sur la garde rapprochée d’Hussein, les Himaya : un système de sécurité qui l’accompagne jour et nuit, dernier rempart entre lui et le monde extérieur. Le commando chargé de remonter la trace des Himaya se dirige, une fois de plus, vers Tikrit, ville natale du dictateur.

Cette fois-ci, pourtant, les interrogatoires se terminent différemment. La ville a déjà été fouillée, mais l’armée a négligé un détail, de taille : la famille al-Muslit. Connu pour sa proximité avec Hussein, le clan aurait également fourni plusieurs gardes du corps au président irakien.

Au fil des questions, au cœur du fief loyaliste, un nom revient sans cesse : celui de Mohammad Ibrahim al-Muslit. Un des hommes de confiance de Saddam Hussein, l’un des gardes les plus importants, également soupçonné de cordonner la résistance antiaméricaine en Irak. En d’autres mots, un lien direct avec le président.

Les deux yachts de Saddam Hussein, vestiges de sa folie des grandeursL’indice du pêcheur

Sans surprise, l’homme de main du président s’est, lui aussi, évaporé. Les qualités d’interrogateur d’Eric Maddox vont pourtant changer la donne. Inlassablement, les habitants de la ville sont brutalement interrogés, jusqu’au jour où l’un des neveux d’al-Muslit dévoile le nom de l’étang où lui et son fils allaient pêcher.

Un détail qui peut sembler anodin à tous… sauf à Maddox. Quelques mois auparavant, le membre des forces spéciales a interrogé l’équipe de ménage d’un des palais de Saddam Hussein, qui lui a révélé que le président raffolait de masgouf, un plat typique irakien… à base de poisson. La piste pourrait-elle mener quelque part ?

La perquisition du village aux alentours de l’étang ne permet pas de mettre la main sur Mohammad Ibrahim al-Muslit, mais une nouvelle trace fait surface : l’homme aurait une maison avec un oncle à Bagdad… Le lendemain, après plusieurs mois d’interrogatoire, l’armée met la main sur al-Muslit, immédiatement capturé.

Dernière ligne droite

Sous promesse de protection et d’exfiltration immédiate aux États-Unis, Mohammad Ibrahim al-Muslit finit par parler, donnant raison à Maddox : l’homme sait où se cache Saddam Hussein. Une fois les informations récoltées, un commando trié sur le volet se met en route, direction le petit village d’Ad-Dawr.

La suite, le monde la connaît. Le 13 décembre, Saddam Hussein est retrouvé, caché dans un trou pouvant à peine contenir un homme adulte. Avec lui, 750 000 dollars, un pistolet de poing et deux AK-47.

« Mesdames et messieurs, nous l’avons ! », s’exclamera par la suite Paul Bremer, nommé administrateur de l’Irak par George W. Bush, mettant fin à une longue traque, mais pas à la guerre.

Suite à cette « victoire », il faudra en effet plusieurs années pour que la guerre en Irak prenne fin. Décimé et détruit, l’Irak continuera de subir l’instabilité provoquée par l’invasion pendant de nombreuses années, bien après le retrait des troupes de la coalition.

En 2004 s’ouvre le tant attendu procès de Saddam Hussein, face à un tribunal spécial irakien. Condamné à mort par pendaison pour crime contre l’humanité, le leader irakien meurt finalement le 30 décembre 2006. Sur les 52 personnes présentes dans le jeu de cartes américain, toutes sauf quatre ont été capturées, tuées ou sont décédées. Onze vivent aujourd’hui en liberté.