Le général Dominique Trinquand, ancien chef de la mission militaire française auprès de l’ONU, est un spécialiste reconnu des questions de défense et de diplomatie (son éclairant dernier ouvrage en date, D’un monde à l’autre, est toujours disponible). En ce début 2026 extrêmement mouvant sur le plan des rapports de force géostratégiques (Venezuela, Iran, Cuba, Groenland), il a accepté de prendre de son temps pour répondre une nouvelle fois à mes questions, je l’en remercie. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU – PAROLES D’ACTU (11/01/2025)

Dominique Trinquand : « Les États-Unis

 

sont certainement un concurrent

 

pour l’Europe… »

 

D’un monde à l’autre (Robert Laffont, octobre 2024).

 

Un effondrement de la République islamique en Iran serait, au regard de ce qui a fait l’actualité des cinquante dernières années, un évènement considérable. Cette issue vous paraît-elle probable à ce stade, et quelles conséquences aurait-elle, notamment à l’échelle de la région ?

 

Je ne sais pas si elle est probable, mais elle est espérée. Le régime des mollahs est un régime criminel pour le peuple iranien, mais aussi un facteur d’instabilité dans la région (Houthis, Hezbollah, Hamas, milices shiites irakiennes). Sa chute libérerait le peuple iranien et réduirait les menaces envers Israël, elle permettrait de passer à la suite du traitement de la question palestinienne. Ce serait une nouvelle défaite majeure pour la Russie, son alliée, après le changement de régime en Syrie. Pour la Chine, ce serait la perte d’un deuxième fournisseur essentiel de pétrole après le Venezuela. En bref, un changement radical dans la géopolitique actuelle.

 

La prise de contrôle assumée, par l’Amérique de Trump, du Venezuela, est-elle de nature à renforcer véritablement la mainmise de Washington sur l’hémisphère ouest, ou bien peut-elle au contraire accroître la méfiance et l’hostilité de ces peuples envers les États-Unis ? Posé autrement : ont-ils fusillé pour de bon le soft power dont ils pouvaient encore bénéficier dans la région ?

 

Oui, je pense que l’administration U.S. est passée du soft power à l’usage de la force, ce qui ne manquera pas de susciter la méfiance de nombreux pays, en particulier en Amérique latine…

 

250 ans après la déclaration d’Indépendance de 1776, estimez-vous que la démocratie américaine telle qu’on l’a plus ou moins connue depuis lors, est aujourd’hui en grave danger ?

 

La démocratie américaine est menacée par la vision « morale » du président Trump, selon ses propres termes…

 

Est-ce que les États-Unis, sous Trump, s’inscrivent véritablement dans une logique impériale, qui en ferait de manière assumée un prédateur comme les autres, et faut-il qu’en Europe on en tire les conséquences ? Qu’on intègre l’idée que les Américains ne sont plus nos alliés ? Qu’on se réarme, en envisageant que notre partenaire historique même puisse être demain un adversaire ?

 

Oui, les États-Unis ont une vision impériale. Les Européens doivent réaliser qu’ils doivent assurer leur défense seuls, non pas pour s’étendre, mais pour se protéger. Cela ne veut pas dire que les États-Unis sont un adversaire, mais certainement un concurrent…

 

Comment l’Europe doit-elle tirer son épingle du jeu face aux réalités nouvelles du monde ? Porter haut nos principes, nos valeurs, notre conception de l’État de droit et du droit international, cela sera-t-il toujours, y compris auprès des autres peuples du monde, un atout majeur dans notre manche ?

 

Oui c’est un atout majeur, mais il faut commencer par définir quelles sont ces valeurs, et nos principes. Concernant l’État de droit, celui-ci ne doit pas être à géométrie variable, mais répondre aux intérêts européens.

 

Un mot sur Gérard Chaliand, que j’avais interviewé à plusieurs reprises et qui nous a quittés l’an dernier : que retiendrez-vous de sa personne, de sa pensée ?

 

Une volonté extraordinaire et une curiosité permanente. Avec son expérience, il était une source de réflexion merveilleuse…

 

Lors de notre précédent entretien, vous m’avez confié vouloir écrire votre histoire pour vos enfants et petits-enfants. Quels conseils auriez-vous envie de donner à ces derniers, et à tous les plus jeunes, pour les aider à se préparer au mieux au monde toujours plus inquiétant qui se dessine sous nos yeux ?

 

La France dont nous avons hérité est dans une aire européenne de prospérité extraordinaire. Elle mérite d’être défendue et pour cela il faut être fort, moralement, intellectuellement, physiquement. Il faut vous préparer à mener des combats difficiles. Donnez-vous les instruments qui vous permettront de gagner.

 

Un dernier mot ?

 

Le monde bouge. Ne regardons pas en arrière, mais donnons-nous les moyens de gagner le monde de demain.

 

 Dominique Trinquand

 

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