Les agressions contre les infirmiers ne sont plus des faits isolés. En Meurthe-et-Moselle comme ailleurs en France, les violences à l’encontre des professionnels de santé se multiplient, ou du moins sont de plus en plus déclarées. Face à cette réalité préoccupante, le Conseil de l’Ordre des infirmiers de Meurthe-et-Moselle et France Victimes 54 viennent de signer une convention de partenariat destinée à mieux accompagner les soignants victimes de violences, sur les plans juridique, psychologique et social.
Selon une enquête nationale menée en 2023 auprès de 30 000 infirmiers, 66 % des professionnels déclarent avoir déjà été victimes d’agression au cours de leur carrière. Un chiffre jugé « énorme » par Thierry Pescher, directeur du Conseil de l’Ordre des infirmiers de Meurthe-et-Moselle, qui souligne toutefois que la réalité est probablement encore sous-estimée. « On peut penser que ces violences ont toujours existé, mais qu’il y avait un véritable déficit de déclaration. Aujourd’hui, les professionnels osent davantage parler », explique-t-il.
Une hausse des déclarations en Meurthe-et-Moselle
Sur le territoire meurthe-et-mosellan, les signalements d’agressions sont en nette augmentation. « Quand nous avons commencé à mettre en place un dispositif de déclaration, il y a deux ans, nous recevions une déclaration par mois. Aujourd’hui, nous sommes à deux déclarations par semaine, et encore, on est bien en deçà de la réalité », constate Thierry Pescher. À l’échelle d’un établissement comme le CHRU de Nancy, « il y a quasiment une agression par jour », même si toutes ne font pas l’objet d’un signalement officiel.
Les violences peuvent prendre différentes formes : menaces, insultes, agressions physiques, mais aussi violences sexistes et sexuelles ou harcèlement moral. Contrairement aux idées reçues, les agresseurs ne sont pas toujours les patients eux-mêmes. « Pour les infirmiers libéraux, les violences peuvent venir de l’entourage, de personnes présentes dans les immeubles, parfois dans des contextes de trafic ou de délinquance. Il arrive aussi que des agressions aient lieu entre collègues ou dans le cadre professionnel, notamment dans certains services hospitaliers », détaille le directeur de l’Ordre.
Des conséquences lourdes sur l’accès aux soins
Au-delà du traumatisme individuel, ces violences ont un impact direct sur l’organisation des soins. « Les professionnels finissent par éviter certains quartiers, certaines pathologies ou certains types de prises en charge, par peur pour leur sécurité », explique Thierry Pescher. En libéral notamment, la crainte d’intervenir seul au domicile de patients peut conduire certains infirmiers à renoncer à leur activité ou à se réorienter vers d’autres secteurs.
« Beaucoup nous disent : j’adore mon métier, mais je ne peux plus continuer ainsi. Certains arrêtent complètement la profession, parfois pour faire quelque chose sans aucun lien avec la santé », ajoute-t-il. Une situation qui fragilise encore davantage l’accès aux soins, notamment pour les patients les plus vulnérables.
France Victimes 54, un accompagnement global
C’est dans ce contexte qu’intervient la convention signée avec France Victimes 54. L’association, implantée depuis plus de 40 ans, accompagne les victimes de toutes infractions pénales dans leur parcours judiciaire et personnel. « Nous sommes compétents pour accompagner les personnes victimes de toute infraction pénale, qu’il s’agisse de mineurs, de majeurs ou même des proches de victimes », rappelle Alain Bouchard, directeur de France Victimes 54.
Concrètement, la convention prévoit que les infirmiers victimes de violences puissent être orientés vers l’association, notamment via l’Ordre des infirmiers, afin de bénéficier d’un accompagnement adapté. « Déposer plainte peut sembler simple, mais en réalité c’est un parcours complexe. Il faut savoir comment se constituer partie civile, comprendre les étapes de la procédure judiciaire, produire les bons documents. Nous sommes là pour expliquer, orienter et soutenir », précise Alain Bouchard.
L’accompagnement ne se limite pas à l’aspect juridique. « Lorsqu’on subit une agression, même en étant soignant, on peut être sidéré, choqué. Notre particularité, c’est de pouvoir recevoir rapidement une victime, de faire un premier bilan psychologique et, si besoin, de l’orienter vers une prise en charge plus spécialisée », souligne le directeur de France Victimes 54.
Briser le silence et accompagner sur la durée
Pour les deux partenaires, l’enjeu est aussi de libérer la parole. « Beaucoup de victimes n’osent pas parler par peur, par honte ou parce qu’elles culpabilisent. Il faut combattre cette idée que la victime serait responsable de ce qu’elle a subi », insiste Alain Bouchard. Thierry Pescher partage ce constat : « Pendant longtemps, être agressé faisait presque partie du métier. Aujourd’hui, on dit clairement : tolérance zéro. »
L’accompagnement proposé vise également à s’inscrire dans la durée. « La justice peut être longue, parfois des années. Et même après une condamnation ou une indemnisation, le traumatisme reste. C’est pour ça que l’accompagnement ne s’arrête pas à la procédure judiciaire », explique Alain Bouchard.
En Meurthe-et-Moselle, cette convention s’inscrit dans un dispositif plus large de protection des soignants, incluant des protocoles d’alerte avec les forces de l’ordre, des procédures de dépôt de plainte facilitées et des actions de prévention. Pour les acteurs locaux, l’objectif est clair : permettre aux infirmiers d’exercer leur métier dans de meilleures conditions de sécurité, et éviter que la peur ne continue d’éloigner des professionnels indispensables au système de santé.