Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme : visiblement, cette loi de la physique s’applique aussi aux centres commerciaux géants. En l’occurrence, Open Sky, à Pacé, un projet commercial pharaonique qui a explosé en vol en 2019 et dont les retombées n’ont visiblement pas fini d’empoisonner le débat public. Le nom d’Open Sky ne vous dit rien ? Cette polémique a failli faire vaciller les dernières élections municipales dans la Métropole. Et fini de solder le divorce entre Emmanuel Couet, l’ancien président PS de la collectivité et la maire de Rennes, Nathalie Appéré.
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Tout commence en 2010. Pacé rêve d’un vaste « retail park », une galerie marchande à ciel ouvert, qui serait installée à côté d’Ikea. La commune et Rennes Métropole y investissent près de 7 M€ pour acheter des terrains et aménager des routes.
Volatile titanesque
La Compagnie de Phalsbourg est sélectionnée en 2013 pour mener le projet, initialement baptisé Rive ouest. Cette société est à l’origine de plusieurs complexes hôteliers et centres commerciaux futuristes, comme Mon Grand plaisir en région parisienne ou l’Atoll d’Angers. Faites l’expérience la prochaine que vous y passez : on le devine depuis l’autoroute. Il ressemble au nid luminescent d’un titanesque volatile.
À Rennes, le permis de construire est signé en juillet 2015. La Métropole cède 9 ha de terrain à la Compagnie de Phalsbourg pour 12,50 M€. Mais les recours judiciaires assombrissent le ciel d’Open Sky -ex Rive ouest. Pour ses opposants -parmi lesquels figurent des alliés EELV d’Appéré- il est devenu le symbole de la bétonisation et du consumérisme à tous crins. Alors que Paul Kerdraon, maire de Pacé, salue son installation comme un « cadeau de Noël », Daniel Cueff, le maire écolo de Langouet, dénonce une « aberration écologique » et une « capitulation » politique. Et les contempteurs de rappeler que, au cours de la dernière décennie, entre 20 000 et 30 000 ha ont été artificialisés chaque année en France, soit un peu plus de deux fois la surface de Paris. En janvier 2019, Le Mensuel rend le débat public en y consacrant sa Une. « Prévu aux portes de Rennes, le projet de centre commercial XXL n’est-il pas une absurdité ? », s’interroge votre magazine préféré. Face à la polémique et au risque de compromettre une alliance avec les écologistes aux municipales rennaises, Emmanuel Couet, président de la Métropole, demande au promoteur de renoncer au projet, pourtant validé juridiquement.
Effets secondaires
Les opposants crient victoire. Pourtant, l’histoire n’est pas finie. Abattu avant de prendre son envol, Open Sky va se révéler un cadavre bien encombrant. Sur le plan financier, d’abord. Suite à la rupture du contrat, Rennes Métropole doit verser 5,50 M€ de dommages et intérêts à la Compagnie de Phalsbourg, en plus du remboursement des frais d’acquisition des terrains et des taxes, pour un total de 10 M€ supportés par les contribuables.
Mais ce n’est pas tout. En France, les collectivités ne se contentent pas de dire où on peut construire. Elles décident aussi combien, et pour quoi faire. C’est ce qu’on appelle « les droits à construire », et leur quantité n’est pas infinie. Open Sky avait reçu une autorisation d’urbanisme prévoyant 27 000 m² de commerces et d’activités, inscrits dans la planification du Pays de Rennes. Bien que le projet soit annulé, ces 27 000 m² de droits ne disparaissent pas automatiquement. Et puisqu’ils ne sont plus « consommés » sur le site de Pacé, ils peuvent être recyclés ailleurs. En l’occurrence, dans d’autres zones commerciales où on manque de place, avec d’autres exploitants et de manière moins tape-à-l’œil qu’un retail géant.
Boutiquier
Depuis six ans, Rennes Métropole se retrouve donc dans la position d’un boutiquier avec un gros stock d’invendus qui s’empile devant sa porte. Où transférer ces droits ? Dans le centre de Rennes ? Dans des friches ? Dans la périphérie ? Le sujet est sensible. Toute décision dans un sens ou dans l’autre peut modifier l’équilibre territorial et commercial entre les communes.
Pour couronner le tout, ces espaces ne doivent pas grignoter de terres agricoles, afin de respecter les objectifs de la politique de Zéro artificialisation nette (Zan). Ils seront donc réinjectés dans des zones commerciales existantes, pour des projets proposant « une mixité fonctionnelle sur des zones déjà urbanisées, sans artificialisation des sols », comme le confirme Rennes Métropole. Plus de 5 000 m² de droits ont d’ailleurs été retirés de l’enveloppe dans une logique de « préservation des équilibres », ce qui représente un coup de frein à la croissance des surfaces commerciales périphériques.
Tout le monde n’est pas gagnant
Dans cette grande opération de recasage, tout le monde n’est pas gagnant. Pacé, qui voit s’envoler 250 000 € d’impôts fonciers annuels que promettait Open Sky, demandait à garder au moins 10 000 m² sur ceux alloués au projet. La mairie n’en recevra finalement que 8 000. Elle voudrait implanter un magasin de bricolage. « Nous ne pouvons pas le faire sur de la terre agricole, à cause du Zan, auquel je suis d’ailleurs favorable », explique le maire Hervé Depouez (Divers droite). « Il faut donc trouver une entreprise qui accepterait de céder des mètres carrés pour l’activité et le stationnement. »
Rennes emporte le gros du morceau, empochant la plus grosse enveloppe de cette réallocation, soit 12 000 m² en plein cœur de Métropole, réparties entre Cleunay et Nord rocade/Saint-Grégoire. De quoi développer « la mixité logements/commerces », améliorer la qualité d’entrée de ville et favoriser la connexion avec les futures lignes de trambus, selon la Métropole.
« Aspirateurs à clientèle »
Tout le monde n’applaudit pas. La répartition des m² d’Open Sky a nécessité de modifier le Schéma de cohérence territoriale (Scot) du Pays de Rennes, le document de planification stratégique qui fixe notamment les droits à construire sur le territoire. À cette occasion, plusieurs personnes publiques concernées ont pu donner leur avis sur la question.
La décision a notamment fait bondir la société Almaredis, exploitante du centre commercial Carrefour Alma à Rennes (lire p.6 et 26). Lors d’une enquête publique, celle-ci a fustigé une redistribution « déséquilibrée » favorisant deux zones où est implanté son concurrent Leclerc, dont elle redoute l’extension. Le Pays de Rennes assure que la nouvelle enveloppe pourra bénéficier à d’autres zones commerciales en cœur de Métropole, sous réserve d’éligibilité.
La Chambre de commerce et d’industrie (CCI) a elle aussi émis de sérieuses réserves sur ce nouveau découpage. « Dans la partie nord de Rennes, des mètres carrés se retrouvent réalloués pour des projets à vocation d’usage mixte, avec logement, et cellules en pied d’immeuble, détaille Alexandre Brandt, élu à la CCI. Un format peu adapté pour l’artisanat, la petite industrie et la logistique. On aurait préféré prendre le temps d’étudier tout cela de manière plus globale. »
Les 27 046 m² du projet initial ont été répartis dans diverses zones commerciales de la métropole (Audiar / DAC)
La Chambre de métiers et de l’artisanat (CMA) a également rendu un avis défavorable, rappelle son président Philippe Plantin. « Cleunay et Saint-Grégoire vont devenir des aspirateurs à clientèle qui vont finir de mettre en difficulté le commerce du centre-ville rennais, actuellement en souffrance. Open Sky, au moins, ne faisait pas d’ombre au centre-ville de Pacé, lui ! Sans parler de l’engorgement des entrées de rocade à cause des véhicules supplémentaires qui vont y transiter, alors que Rennes dit qu’il faut utiliser les transports en commun. Là, on va créer encore plus de parkings, j’ai du mal à comprendre. »
La Mission régionale d’autorité environnementale de Bretagne est particulièrement sévère dans son avis : « Le dossier (…) ne présente aucune justification des besoins globaux relatifs à ces droits à construire », tacle-t-elle, considérant que l’évaluation environnementale n’a pas été correctement menée. « Aucun élément concret (ne permet) de garantir l’absence d’incidences notables sur l’environnement. »
« Une victoire pour l’écologie »
Dernier point, qui relativise la victoire revendiquée par les opposants d’Open Sky. L’emplacement qui aurait dû accueillir le centre commercial géant, et qui ressemble à une grande prairie, ne restera pas sauvage : il laissera place en 2026 à un nouvel ensemble de bâtiments.
Au moment où le projet a été abandonné, les élus écologistes de la Métropole ont célébré « une victoire pour l’écologie », la fin d’« une époque où des hectares de terres agricoles étaient sacrifiés pour des mètres carrés de surfaces commerciales ». En tout état de cause, cette terre a été sortie du domaine agricole. Et elle ne peut plus être cultivée. En sous-sol, elle est traversée par des tuyaux d’assainissement et des réseaux électriques. « Toute cette zone a été retravaillée et sera mise en commercialisation dans le courant de l’année prochaine pour proposer des installations d’entreprises, précise le maire, mais pas de commerce ni de bureaux car il y en a déjà beaucoup de vides à Rennes Métropole. Faire venir des habitants à Pacé, c’est bien, encore faut-il qu’ils puissent y travailler. »
