Le dialogue : c’est une petite obsession que je partage avec sans doute beaucoup de gens. J’ai d’ailleurs reçu la semaine dernière un courrier d’auditeur, au demeurant très sympathique, qui partageait sa perplexité quant à la pauvreté récurrente des dialogues dans le cinéma français – en comparaison avec le cinéma anglo-saxon en l’occurrence – comme si nous ne parvenions pas à écrire le parlé, comme si la fiction abolissait la possibilité du naturel. Ce en quoi je suis souvent assez d’accord.
Je me fais aussi la remarque à propos des séries, et des livres : en contexte réaliste, ou naturaliste – paradoxalement c’est le grand dada des Français – les dialogues sont bien souvent pauvres, dénués de spontanéité, ou encore très didactiques. En bref, souvent je peste devant mon livre ou mon écran : « Mais enfin personne ne parle comme ça ! »
J’ai poursuivi ma réflexion ce weekend au cinéma, devant deux films qui n’ont pas grand-chose à voir : Father Mother Sister Brother de Jim Jarmusch et Ma Frère de Lise Akoka et Romane Guéret. Deux films bavards dont l’intérêt repose largement sur l’écriture des dialogues.
Le film de Jim Jarmusch se divise en trois parties et met en scène, comme son titre l’indique, trois rencontres familiales. Dans la première, un frère et sa sœur vont rendre une visite – qu’on devine rare – à leur père qui vit au bord d’un lac. Un père qu’ils évoquent comme quelqu’un d’isolé et possiblement nécessiteux et qui a pris soin, avant leur arrivée, de mettre un peu de bazar dans le salon et de recouvrir son canapé design d’un vieux plaid. Dans la deuxième, ce sont deux filles très différentes qui viennent prendre le thé chez une grande bourgeoise de Dublin. Dans le troisième, qui se passe à Paris, deux jumeaux visitent pour la dernière fois l’appartement de leurs parents récemment décédés dans un accident d’avion.
C’est au spectacle de cette troisième partie que j’ai réalisé à quel point les dialogues étaient formidablement bien écrits dans le film, et précisément par contraste avec le décor français, qui d’un coup, laissait présager qu’on pouvait passer à une qualité moindre. Il y a, dans le film de Jarmusch, quelque chose de très littéraire ; ça ressemble d’ailleurs à un petit recueil typiquement américain de nouvelles sur le thème des liens familiaux, qui n’ont aucune espèce d’évidence, mais au contraire génèrent bien des gènes et des distances : et c’est en grande partie le travail des dialogues – les banalités, les silences, les saillies importantes d’un coup – qui donne toute sa beauté au film.
Parler vrai
Plus tard, je suis allée voir ce premier film avec sa grosse licence grammaticale dans le titre, Ma Frère, et j’ai été très impressionnée – et rassurée pour le compte du cinéma français – de la grande virtuosité des dialogues, alors même qu’on se trouve là dans le genre si casse-gueule du film naturaliste. L’histoire de deux jeunes filles d’un quartier populaire de Paris qui, un été, partent dans un camping de la Drôme comme animatrices d’une colonie de vacances. L’une, encore très gamine, espère fuir la surveillance familiale et retrouver son amoureux clandestin ; l’autre malheureusement n’a plus vraiment la possibilité d’être une gamine : sa mère est partie au pays en lui laissant un petit frère sur les bras. C’est un été déterminant pour elles deux, qui doivent imaginer leur avenir au milieu des jeux, des activités, et des grands et petits drames de tous les enfants qui les entourent.
Le film repose beaucoup sur les jeux de mots, les vannes et les blagues de cour de récréation, mises en scène avec un sens comique certain, dans des scènes qui cherchent au plus près le parler contemporain, mélange d’expressions étrangères, d’argot nouveau et d’insultes de tout temps. Un mélange des registres que manie parfaitement cette communauté dont la vivacité et le réalisme tiennent en grande partie à l’écriture des dialogues. C’est à peu près l’inverse de l’option, très écrite, du film de Jarmusch : un pari sur l’oralité, dangereux souvent, mais que Ma Frère remporte haut la main. Voilà donc deux films où on se dit : « Oui, c’est comme ça que ça parle ! »