DISPARITION – La sociétaire honoraire s’est éteinte à l’âge de 92 ans. Elle a brillé dans 133 rôles au Français, un demi-siècle durant.
« Avancer », telle était la devise de la discrète Catherine Samie. En janvier 2007, la « jeune » sociétaire honoraire avait quitté la Comédie-Française après avoir incarné Winnie dans Oh les beaux jours de Beckett mise en scène par son complice Frederick Wiseman. Elle en avait été le Doyen généreux et attentif pendant dix-huit ans. La comédienne venait de fêter en compagnie de ses «magnifiques» camarades ses cinquante ans de scène.
Muriel Mayette lui avait organisé un jubilé à cette occasion. Émue, l’ancienne administratrice générale de la maison de Molière témoigne : « Quand elle est devenue doyen, elle s’est déployée, elle s’est laissée diriger par les jeunes générations et son jeu est devenu beaucoup plus simple, plus moderne. Elle était moins dans l’effort alors que plus jeune avec Jean-Paul Roussillon ou Alain Pralon, c’était plus difficile. Elle est devenue fédératrice. Elle avait surtout une voix incroyable et des partitions très légères. Elle a accepté de vieillir. Elle manquera, elle faisait partie de ces grandes figures qui ont un style comme Francoise Seigner. Je pense à sa fille, elles étaient fusionnelles. »
Pour Catherine Hiegel, ex-doyen du Français, Catherine Samie était une « amie» : «Elle était d’une beauté incroyable et d’un charme fou. Jeune, elle me faisait penser à Liz Taylor, elle aimait rire et plaire avec naïveté, elle était très touchante. Nous avons créé et joué ensemble Savannah Bay, de Marguerite Duras mise en scène par Éric Vigner, nous sommes parties en tournée. Catherine était angoissée, elle avait tout le temps peur de se tromper, mais elle était une partenaire généreuse. »
En France et en tournée, Catherine Samie avait interprété plus de soixante-dix rôles du répertoire, passant de Shakespeare à Feydeau, Marivaux, à Molière ou à Beaumarchais. « J’ai eu de la chance, j’ai reçu sans demander », s’émerveillait celle qui se considérait comme une instrumentiste. Au service du texte avec la volonté d’être au plus près du public.
Dans sa loge, il y avait des mots de sa fille Céline Samie — également passée par la grande Maison —, dont un « Merdre » porte-bonheur griffonné sur le miroir et le manuscrit de la pièce qu’elle jouait, usé à force d’en tourner les pages. Enfant, cette Parisienne née le 3 février 1933 est marquée par la guerre qui sévit près de la frontière belge où elle grandit.
Sa mère femme de ménage insiste pour qu’avec sa sœur, elles apprennent à jouer du violon. Catherine prend des cours de danse, suit des cours de théâtre Rue Blanche. Elle enchaîne avec le Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique dans la même promotion que Michel Duchaussoy et Jean-Paul Belmondo avec des professeurs dont elle retiendra les enseignements ; Pierre Dux et Béatrix Dussane.
Acharnée à la tâche
En 1956, à 23 ans, cette timide au regard lumineux entre à la Comédie-Française avec deux prix de comédie classique et moderne pour ses interprétations de Molière — elle est Dorine dans Tartuffe — et Courteline (Gros Chagrin). Elle commence par doubler l’illustre Andrée de Chauveron qui interprétait Madame Jourdain, puis endosse le rôle de Dame Claude, dans L’Avare. « Les pensionnaires doublaient les rôles des sociétaires et au mois de juillet nous étions les rois, nous jouions tous les grands rôles ! », expliquait Catherine Samie en 1997 (France 3 Nancy).
Acharnée à la tâche, toujours dynamique, l’actrice répétait jusqu’à la dernière minute que ce soit pour jouer une servante de Molière, l’impératrice d’Autriche, la Môme Crevette, la Catherine muette de Mère Courage ou Madeleine dans Savannah Bay de Marguerite Duras. Elle s’adapte aux metteurs en scène du Français comme Louis Seigner, Jean Meyer et Jean-Paul Roussillon et apprend son métier avec ceux qu’elle admire ; Michel Aumont, Berthe Bovie, Jacques Charon et Robert Hirsch.
Les personnages l’aidaient à vivre assurait Catherine Samie qui avait elle-même été administrateur par intérim de la Comédie-Française en 1990. En 2002, dans le foyer des acteurs de la Comédie-Française, elle avait lu La dernière lettre, un monologue de Frederick Wiseman, d’après Vie et Destin de Vassili Grossman. Une mère juive faisait ses adieux à son fils avant d’être exécutée par les nazis. Le grand documentariste en avait fait un film.
Catherine Samie fait ses premiers pas au cinéma en 1957, avec une apparition dans Pot Bouille, de Julien Duvivier d’après Émile Zola avec Gérard Philipe. Puis se distingue régulièrement sur le grand écran, dans Le Distrait avec Pierre Richard (1970), Elle boit pas, elle fume pas, elle drague pas, mais… elle cause ! et Elle cause plus… elle flingue, tous deux de Michel Audiard (1970 et 1972) ou Les Nanas (1985).Elle est la mère de Josiane Balasko dans son long-métrage, Ma vie est un enfer (1991), une grand-mère dans Bernie d’Albert Dupontel (1996) ou la psychanalyste de Sylvie Testud dans Victoire, de Stéphanie Murat (2004).
À la télévision, elle court après Michel Duchaussoy dans Le Banc de la désolation, d’après une nouvelle de Henry James revue par Claude Chabrol (1974), épouse de Michel Bouquet dans L’Origine de la violence d’Élie Chouraqui (2016). Mais le théâtre était la grande passion de Catherine Samie. En 1997, elle est couronnée d’un Molière d’Honneur. Plus tard, en 2011, elle reçoit l’ordre national de la Légion d’honneur. En 2012, elle avait fait un retour remarqué au Français en jouant la mère du héros dans Peer Gynt d’Ibsen monté par Éric Ruf, l’un des « magnifiques » metteurs en scène qu’elle appréciait.
Clément Hervieu-Léger, administrateur général a salué ce lundi une «personnalité hors norme» : «Avec elle, c’est un peu de l’histoire de notre Maison qui disparaît aujourd’hui. Rien pourtant ne pourra nous ôter nos souvenirs et l’impression unique que nous ressentions lorsqu’elle entrait en scène… Nous nous souviendrons du rire de la Môme Crevette, des émois amoureux de Bélise, des larmes de Jocaste et de la mort d’Ase … Nous nous souviendrons de tous ses rôles, petits ou grands, car elle les rendait tous inoubliables.»