Une geôle, deux hommes, un mort. Les murs de la cellule n°32 de la maison d’arrêt de Toulon-La Farlède n’étaient pas jaunes et nul besoin de Rouletabille pour venir à bout du mystère, même si des interrogations subsistent toujours quatre ans après.
Le 16 janvier 2022 au matin, le corps de Wilfried (le prénom a été changé) était découvert sans vie, nu et allongé dans le lit du bas de la cellule qu’il partageait avec Mohamed Abouelsaid. Le jeune homme de 23 ans avait été victime, d’après les légistes, de lésions traumatiques cérébrales ainsi que d’un syndrome asphyxique par compression cervicale. En clair, Wilfried a été violemment frappé au visage puis étranglé quelques heures plus tard alors qu’il agonisait.
« Il a voulu tourner mon âme »
Une mort suspecte que son codétenu a d’emblée expliqué par une simple « chute dans la douche ». En contradiction avec les témoignages de ses voisins de cellule qui ont pu rapporter une « vive altercation » dans la nuit du 14 au 15 janvier.
Aujourd’hui jugé pour meurtre par la cour d’assises du Var, Mohamed Abouelsaid donne une version moins matérielle des faits. Et se montre difficile à suivre pour les jurés. « Je reconnais les faits. C’est vous, d’ailleurs Wilfried, affirme-t-il en pointant du doigt la présidente Anne-Valérie Lablanche. La perpétuité ne me fait pas peur. J’étais dans la cellule, je discutais avec Wilfried, puis il a voulu tourner mon âme. Je me suis retrouvé face au diable. Je l’ai combattu, j’ai gagné. C’est lui qui m’a agressé en premier. En vérité, le diable c’est moi, c’est la partie droite de mon corps. » – « Vous l’avez donc tué », tente la présidente. – « Je n’ai rien à voir avec sa mort. Je dormais et il a voulu tourner mon âme…»
Pas d’abolition du discernement
Malgré ce discours décousu, les deux experts psychiatres qui ont eu à se pencher sur Mohamed Abouelsaid n’ont pas relevé d’altération ou d’abolition du discernement chez l’accusé. « Il a pu connaître des épisodes d’allures psychotiques transitoires et spontanément résolutifs impliquant des hallucinations, mais il ne souffre d’aucune pathologie mentale, note Serge Suissa. Il n’y a pas eu de désorganisation de la pensée. »
Le psychiatre en veut pour preuve les explications initiales données par l’accusé, qui avait mis les vêtements souillés de son codétenu dans des sacs plastiques, déshabillé et couché Wilfried dans son lit. Il avait ensuite nettoyé la cellule à l’eau de javel. « Même en cas d’épisode psychotique, il aurait été encore délirant au moment de la découverte du corps. »
C’est pourtant un Mohamed Abouelsaid particulièrement agité qui se tient aujourd’hui dans le box – il sera d’ailleurs expulsé par la présidente –, n’hésitant pas à se dévêtir quand l’experte psychologue évoque des tatouages sur ses mains, qualifiant cette dernière de « sorcière qui aspire tout ce [qu’il a en lui] ».
Le fruit, d’après la praticienne, d’un parcours de vie chaotique que la consommation quotidienne d’une vingtaine de joints de cannabis n’a pas aidé. Arrivé sans titre de séjour en France à l’âge de 14 ans depuis l’é gypte où il fuyait un « frère violent », Mohamed Abouelsaid a enchaîné les foyers et les délits. Jusqu’à être condamné à six reprises entre mars 2014 et janvier 2022.
À l’époque des faits, il purgeait ainsi une peine pour trafic de stupéfiants. Depuis une semaine, il partageait sa cellule avec le jeune Wilfried, condamné pour sa part à 18 mois d’emprisonnement également pour infraction à la législation sur les stupéfiants. Décrit par tous, y compris son codétenu, comme gentil, il était libérable le 15 avril 2022.
Accusé de meurtre mais sous le coup de la récidive légale du fait de sa condamnation pour trafic de stupéfiants, Mohamed Abouelsaid encourt la réclusion criminelle à perpétuité. Le verdict sera rendu mercredi.