Écrit par Flora Vaillant

C’est l’une des curiosités les plus photographiées et partagées par les touristes et, paradoxalement, l’une des plus ignorées par les Bordelais pressés qui passent devant chaque jour sans plus vraiment y prêter attention. Suspendue dans le vide, figée dans le temps et dans le béton, une mystérieuse Jaguar verte surplombe le cours Victor Hugo depuis plus de trois décennies. S’agit-il des restes d’un accident spectaculaire ? D’un décor de cinéma oublié ? Ou d’une architecture insolite ?

Insolite Bordeaux : Accident ou art ? L’histoire de la Jaguar du Parking Victor Hugo

Si vous flânez le long du Cours Victor Hugo un samedi après-midi, votre attention sera probablement accaparée par l’effervescence permanente du quartier. C’est une artère vivante, souvent bruyante, véritable colonne vertébrale reliant la Porte de Bourgogne à la Place de la Victoire. Entre la circulation toujours dense, les cyclistes qui slaloment habilement, les piétons et les vitrines des boutiques, le regard reste souvent rivé au sol. Pourtant, il suffit de lever la tête vers le troisième étage du Parking Victor Hugo pour tomber nez à nez avec l’impensable : l’avant d’une voiture de luxe, d’un vert anglais impeccable, qui semble jaillir violemment et soudainement de la façade.

Cette vision surréaliste, digne d’une scène coupée de Harry Potter, Fast and Furious ou de Retour vers le Futur, n’est pas une hallucination. C’est une authentique Jaguar Mark 2, encastrée là, défiant les lois de la physique. Mais comment une berline britannique de collection s’est-elle retrouvée piégée dans le béton d’un parking public bordelais ? Pour comprendre cette anomalie, il faut remonter aux années 90, bien avant même l’arrivée du miroir d’eau.

1993 : Le lifting audacieux d’un parking en béton Insolite Bordeaux : Accident ou art ? L’histoire de la Jaguar du Parking Victor Hugo

Pour comprendre l’origine de cette œuvre, il faut replacer le parking Victor Hugo dans son contexte. Construit en 1962, ce bâtiment est massif, brutaliste et purement fonctionnel. Un véritable « silo » de béton, froid, gris et sans âme. Au début des années 90, le bâtiment fait tache dans le paysage du quartier Saint-Michel, un secteur historique qui aspire à plus d’esthétisme. Une rénovation est décidée en 1993. Le projet est confié à l’architecte Jean-François Dosso. L’architecte se trouve face à un défi complexe : comment rendre attractif un parking sans le démolir ? La solution de facilité aurait été un simple coup de peinture. Mais Dosso choisit une approche intellectuelle et artistique. Il décide de jouer avec la fonction première du lieu. Si ce bâtiment est un garage, alors l’automobile doit faire corps avec lui.

Le concept de « Sédimentation Urbaine » Insolite Bordeaux : Accident ou art ? L’histoire de la Jaguar du Parking Victor Hugo

L’idée de Jean-François Dosso est plutôt poétique. Il ne voit pas le parking comme un simple garage, mais comme une strate géologique en formation. Il développe le concept de « sédimentation urbaine ». L’architecte imagine le Bordeaux du futur, dans des centaines ou des milliers d’années. Il se projette à la place d’archéologues de l’an 3000 qui viendraient fouiller les ruines enfouies de notre civilisation du XXe siècle. Que trouveront-ils ? Exactement ce que nous trouvons dans les falaises : des fossiles. Le parking est la falaise, la voiture est le fossile. La voiture encastrée n’est donc absolument pas un accident. C’est une mise en abyme : le contenant qu’est le parking absorbe le contenu, la voiture. Elle est figée pour l’éternité, comme un ammonite dans la craie, témoin silencieux d’une ère révolue où l’automobile régnait en maître sur la ville.

Pourquoi une Jaguar Mark 2 et pas une 4L ? Insolite Bordeaux : Accident ou art ? L’histoire de la Jaguar du Parking Victor Hugo

Une fois le concept validé, une question cruciale se posait : quelle voiture utiliser pour cette installation artistique ? L’architecte n’a pas choisi son modèle au hasard. Il aurait pu, pour des raisons économiques, utiliser une voiture courante de 1993, comme une Renault Clio ou une Peugeot 205. Mais si tel avait été le cas, l’œuvre aurait terriblement mal vieilli au fil des décennies. Elle ressemblerait aujourd’hui tristement à une simple épave de casse auto accrochée au mur. Pour créer une œuvre intemporelle, il fallait une légende. Le choix s’est porté sur la Jaguar Mark 2 (MK2). Produite entre 1959 et 1967, cette berline est l’archétype parfait du luxe britannique. De plus, la couleur, le célèbre vert anglais, apporte une touche de noblesse qui tranche avec la grisaille du béton urbain. En choisissant une voiture de collection, Jean-François Dosso a en quelque sorte anobli le parking Victor Hugo.

Les secrets techniques : comment la voiture tient-elle ? Insolite Bordeaux : Accident ou art ? L’histoire de la Jaguar du Parking Victor Hugo

C’est la question que se posent tous les curieux : est-ce une vraie voiture ? Est-ce dangereux ? Oui, c’est une authentique carrosserie de Jaguar. Ce n’est pas une réplique en plastique ou en résine. Cependant, accrocher une voiture d’une tonne et demie à la verticale au-dessus d’un trottoir très fréquenté était impossible pour la structure de la façade. Pour réaliser cette prouesse, la voiture a subi un régime drastique. Le moteur ainsi que l’intérieur — sièges, tableau de bord, réservoir — ont été entièrement retirés afin d’alléger au maximum l’ensemble. Il ne reste que la structure : la tôle, les vitres et les éléments décoratifs comme les chromes et les roues. Il s’agit donc d’une simple coquille vide, solidement arrimée à la structure métallique du bâtiment par des fixations invisibles depuis la rue. Elle a été spécifiquement conçue pour résister aux vents violents et ne risque absolument pas de tomber sur les passants qui circulent juste en dessous.

Pour les visiteurs, c’est le choc visuel. On les voit souvent s’arrêter brusquement, pointer le doigt vers le ciel et chercher le meilleur angle pour réussir une photo parfaite pour Instagram. Les spéculations vont bon train : « C’est un accident ? », « C’est une pub ? », « C’est la voiture d’Harry Potter ? ». Pour les Bordelais, elle fait partie intégrante de l’identité du Cours Victor Hugo, au même titre que la Grosse Cloche située à quelques centaines de mètres. En transformant ce parking banal en une attraction touristique reconnue, Bordeaux a réussi le pari de l’insolite.

Où voir la Jaguar de Bordeaux ?

Pour les personnes qui aimeraient découvrir cette surprenante voiture suspendue et admirer cette curiosité lors de leur prochaine balade à Bordeaux, voici les informations essentielles :

Adresse : Parking Victor Hugo, au niveau du 44 Cours Victor Hugo, 33000 Bordeaux.

Localisation exacte : Sur la façade, au 3ᵉ étage, juste au-dessus de l’entrée principale du parking lorsque vous êtes dans la rue principale.

Retrouve les meilleurs bons plans en cliquant ICI