Lucile Lacaze livre une version finement resserrée de Mesure pour mesure de William Shakespeare. Interprétée par quatre acteurs seulement, la comédie apparaît dans toute sa cruauté et son ambiguïté.
À sa façon à la fois déterminée, précise, de traverser le plateau pour aller se saisir d’une couronne pas beaucoup plus impressionnante que celles qui coiffent les mangeurs de galettes, Erwan Vinesse ouvre le Mesure pour mesure mis en scène par Lucile Lacaze sur une note complexe. En endossant ainsi à vue le rôle du Duc de la Vienne imaginaire inventée par Shakespeare, le comédien Erwan Vinesse, également collaborateur artistique de la metteure en scène sur cette pièce et ses deux précédentes – Beaucoup de bruit pour rien qu’ils créent en 2020 à leur sortie de l’ENSATT où ils étudient tous deux, puis Nana d’après Émile Zola – affirme à la fois un rapport ludique à l’œuvre et une grande rigueur dans son interprétation. Tout le talent de la jeune distribution – Lucile Courtalin, Andréas Chartier et Nathan Jousni en plus de l’acteur déjà nommé – menée par Lucile Lacaze est de tenir cette ambivalence sur la durée. L’endurance du quatuor, pour filer la métaphore sportive défendue dans cette adaptation de la comédie shakespearienne, tient pour beaucoup à un habile resserrement du texte, en particulier au choix de le confier à beaucoup moins d’acteurs qu’il n’y a de rôles dans la pièce. Sur une scène à laquelle des marquages au sol donnent des airs de terrain d’un sport aussi fictif que la Vienne de Shakespeare, les acteurs vêtus comme pour un match d’escrime – à bien des détails près, toujours bien pensés – amusent autant qu’ils scandalisent en se concentrant sur le sort d’Isabella, la grande figure féminine de la pièce. Une sacrifiée.
Rire, révolte et contradictions
Afin de ne rien perdre en clarté dans sa démarche de condensation, Lucile Lacaze fait de son Mesure pour mesure une chorégraphie rigoureuse dont les mécaniques font subtilement écho aux machinations qui se succèdent au détriment des femmes de la pièce, Mariana et Isabella. Novice dans un couvent, cette jeune femme incarnée comme la plupart des dames de la pièce – à l’exception de Mariana, dont le rôle est donné à Nathan Jousni – tente d’obtenir la grâce de son frère Claudio auprès d’Angelo qui l’a condamné pour fornication. Cet Angelo a été nommé par ruse à cette place par le Duc, qui se fait passer en attendant pour un religieux du nom de Frère Ludovic. Dans son adaptation, Lucile Lacaze accentue donc un traitement déjà très mouvant de l’identité dans la pièce d’origine. Certains glissements sont particulièrement délicieux, comme lorsqu’Isabella fait tomber son voile de novice pour devenir Maîtresse Exagérée, maquerelle victime comme elle du tournant autoritaire imposé par Angelo. Andréas Chartier, qui traite avec finesse les contradictions de ce personnage que le sens moral n’empêche pas de chercher à s’approprier le corps d’Isabella, est aussi en charge de Claudio. Entre bourreau et accusé, de même qu’entre vertu et vice la frontière est particulièrement fine dans ce Mesure pour mesure, qui rend honneur à l’humour de Shakespeare autant qu’à la révolte qu’il exprime dans sa pièce contre les violences qui écrasent les plus fragiles.
Anaïs Heluin