l’essentiel
La politique étrangère de Donald Trump semble délaisser l’Ukraine au profit d’autres dossiers internationaux ces derniers jours. La diplomatie du président américain est-elle vouée à l’échec sur ce dossier ? Elements de réponse avec Bertrand Badie, professeur émérite de Sciences Po et spécialiste des relations internationales.
L’Ukraine semble, en ce début d’année 2026, être reléguée au second plan des préoccupations de Donald Trump sur la scène internationale, qui préfère mettre en avant d’autres dossiers (Venezuela, Cuba, Groenland, Iran). Partagez-vous ce constat ?
Bertrand Badie, professeur émérite de Sciences Po et spécialiste des relations internationales : Très honnêtement, je ne pense pas que l’Ukraine ait jamais été pour lui une priorité. L’homme est un prédateur au sens étymologique du terme, c’est-à-dire qu’il ne s’empare que des sujets qui peuvent l’intéresser et le valoriser. En l’espèce, l’Ukraine ne lui était utile que dans la mesure où il pouvait apparaître comme un faiseur de paix et, accessoirement, obtenir un prix Nobel. Il a montré un certain intérêt, mais très vite marginal, pour les ressources naturelles du pays. Mais ni sur le plan politique, ni sur le plan stratégique, cette région du monde ne l’intéresse. À partir du moment où il a le sentiment qu’il ne parviendra pas à un accord de paix – et les choses sont mal engagées de ce côté-là – il risque de délaisser le dossier, et par la même occasion le peuple ukrainien.
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Bertrand Badie, professeur émérite à Sciences Po et spécialiste des relations internationales.
©DRFP – Editions Odile Jacob
Cet échec à mettre fin à la guerre entre Moscou et Kiev explique-t-il son apparente volonté d’aller sur d’autres terrains où il peut se montrer plus à son avantage ?
Je ne dis pas que c’est la cause de son intérêt soudain pour d’autres lieux et d’autres enjeux internationaux, mais il est certain qu’il se considère mieux placé sur le dossier vénézuélien, voire sur ceux de Cuba ou de l’Iran. Cela correspond au fond de sa stratégie de politique étrangère, où il peut jouer les premiers rôles, c’est-à-dire être le faiseur d’événements.
« Donald Trump considère plus habile et rentable de s’entendre discrètement avec Vladimir Poutine »
D’où une forme de résignation de sa part sur le dossier ukrainien où il se heurte à l’inflexibilité de Vladimir Poutine ?
Sa boussole, c’est effectivement d’affirmer sa puissance nue, libérée de toute limite. Ce qui ne fait pas du terrain ukrainien l’espace le plus favorable. Cela correspond à ce pacte, en tout cas électoral, qu’il a passé avec le peuple américain : « Make America Great Again », c’est-à-dire montrer la force, la puissance et la capacité des États-Unis, de présenter le pays comme le centre à partir duquel le monde se construit ou se reconstruit. Il faut rappeler un deuxième élément du pacte passé avec ses électeurs : limiter les opérations militaires extérieures car cela coûte cher, en dollars comme en vies humaines. D’où mon scepticisme sur une intervention américaine en Iran dans une région explosive où les États-Unis risqueraient d’essuyer des résistances fortes et imprévisibles.*
Aussi, et plus que jamais depuis la chute du Mur de Berlin, il y a ce parfum de connivence entre Washington et Moscou. Donald Trump considère plus habile et plus rentable de s’entendre discrètement avec Vladimir Poutine que de le combattre, car c’est un très gros morceau. Avec la Russie, le ton n’est pas le même. Le principe de la « gonflette politico-militaire », c’est d’oser quand cela ne coûte pas cher et que les risques sont limités. C’est bien moins évident à mettre en oeuvre quand c’est la Russie en face.
Donald Trump a quand même déclaré ces derniers jours qu’il restait confiant dans sa capacité à régler le dossier ukrainien. Est-ce qu’il y croit vraiment ou est-ce de la communication incantatoire ?
C’est une douce mélodie que l’on entend depuis plus d’un an. Il a commencé à dire cela avant même d’être élu président, présentant ce scénario comme le plus probable s’il venait à être élu : qu’il réglerait le problème en vingt-quatre heures. Jusqu’à présent, rien de concret n’en est sorti.
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« Un échec manifeste »
La seule chose un peu tangible apparue récemment, ce sont les engagements de la coalition des volontaires à donner des assurances militaires aux Ukrainiens en cas de cessez-le-feu. Mais sur le cessez-le-feu lui-même, il n’y a aucun progrès. C’est aujourd’hui un échec manifeste de la diplomatie trumpienne. De son côté, le Kremlin s’est installé dans cette diplomatie de connivence que Donald Trump lui a implicitement proposée. La Russie a été discrète sur la capture de Nicolas Maduro, pourtant un allié de Moscou.
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Les deux grandes puissances, en fait, se rendent service mutuellement, parfois au prix de simuler une opposition frontale. Ce n’est pas la première fois. On avait déjà vu cela lorsqu’il y a quelques mois, mécontent de l’inertie de Poutine sur le dossier ukrainien, Donald avait envoyé des sous-marins nucléaires américains au large des côtes russes. Simuler une opposition frontale sans la concrétiser, c’est une forme de cohésion qui existait déjà sous la Guerre froide.
Bertrand Badie, Par-delà la puissance et la guerre (éditions Odile Jacob, parution le 13 janvier 2026).