Le réarmement accéléré des Européens, massivement tourné vers les équipements américains, a ouvert une fracture majeure au sein de l’UE, où la France défend une préférence industrielle européenne pour l’utilisation du prêt commun de 90 milliards d’euros à l’Ukraine, tandis que l’Allemagne et les Pays-Bas plaident pour laisser Kiev libre d’acheter des armes américaines au nom de l’urgence militaire.

Les Pays-Bas qui achètent des missiles Patriot, le Danemark qui renouvelle sa flotte avec des F-35, tout comme l’Allemagne qui s’est par ailleurs engagée à financer un package d’armes américaines pour l’Ukraine ou encore la Finlande qui a rejoint l’initiative OTAN pour financer l’achat de matériel américain destiné à l’Ukraine.

En 2025, les Européens se sont réarmés à vitesse grand V et c’est très souvent du côté de Washington que les pays de l’UE ont passé commande. Ce qui agace passablement la France.

Et c’est dans ce contexte qu’une nouvelle ligne de fracture majeure vient de s’ouvrir au sein de l’Union européenne. On rappelle que les Européens ont décidé en décembre dernier de financer l’effort de guerre de l’Ukraine pendant au moins deux ans, via un emprunt en commun de 90 milliards d’euros, et sans recours aux avoirs russes faute d’accord sur cette solution inédite.

Comment Kiev va dépenser cette somme? C’est là que les visions divergent. L’Allemagne et les Pays-Bas s’opposent à la France sur l’utilisation de ce prêt et notamment sur la possibilité pour Kiev d’acheter des armes américaines avec ces fonds européens.

Si l’aide a été validée politiquement lors du sommet du Conseil européen de décembre, ses modalités concrètes restent explosivement sensibles. La proposition présentée mercredi par la Commission européenne ouvre une phase de négociations tendues, dans un contexte de crispation croissante entre partenaires européens.

Paris mène une bataille de fond. Emmanuel Macron défend une préférence européenne assumée, avec un traitement prioritaire réservé aux industriels de défense de l’UE. Un objectif qu’il a d’ailleurs explicitement affirmé lors d’un discours la semaine dernière devant les ambassadeurs.

L’objectif du chef de l’Etat: renforcer la base industrielle et stratégique du continent, quitte à retarder l’accès immédiat de l’Ukraine à certains équipements jugés critiques.

Une clause stricte « acheter européen »

Une ligne contestée par une large majorité d’États membres. Menés par Berlin et La Haye, plusieurs gouvernements estiment que Kiev doit disposer d’une liberté maximale dans l’utilisation du plan de relance européen pour financer sa défense, selon des documents consultés par Politico. Pour eux, l’urgence militaire prime sur les considérations industrielles et les intérêts européens ou nationaux.

Les critiques pointent le risque d’un verrouillage stratégique. La France veut en effet introduire une clause stricte dite « acheter européen » et elle est accusée de limiter la capacité de l’Ukraine à se défendre efficacement face à la Russie.

« L’Ukraine a également un besoin urgent d’équipements produits par des pays tiers, notamment des systèmes de défense aérienne et des intercepteurs de fabrication américaine, des munitions et des pièces détachées pour F-16 ainsi que des capacités de frappe en profondeur », écrit le gouvernement néerlandais dans une lettre consultée par Politico.

L’Allemagne et les Pays-Bas soutiennent en effet une clause dite générale pour le « acheter européen » qui est une disposition formulée de manière large et permettant une interprétation souple. Quand Paris veut que cette disposition soit restrictive c’est à dire sans extension au-delà de ce qui est prévu. Pour les premiers, l’Ukraine peut acheter américain si l’industrie européenne ne peut pas fournir les armes souhaitées, pour le second le fournisseur doit être européen point barre.

Et le rapport de forces est défavorable à Paris. Si la plupart des pays soutiennent une clause générale. Seules la Grèce et Chypre appuient la position française. Sauf que Chypre occupe actuellement la présidence tournante du Conseil de l’UE et s’astreint donc à un devoir de neutralité. Par ailleurs, un vote sur cette question isolerait une nouvelle fois la France qui ne pourrait pas opposer de veto (il se ferait à la majorité simple).

L’entourloupe de l’Allemagne

En parallèle, plus des deux tiers du budget envisagé par la Commission seraient fléchés vers les dépenses militaires, après l’émission de 90 milliards d’euros de dette commune pour soutenir Kiev. Les besoins de financement de Kiev ont été estimés à 137 milliards d’euros.

Berlin a même tenu à se démarquer publiquement de la position française dans une lettre adressée aux capitales européennes citée par Politico.

« L’Allemagne ne soutient pas les propositions visant à limiter les achats auprès de pays tiers à certains produits et craint que cela n’impose des restrictions excessives à l’Ukraine en matière de défense », a écrit le gouvernement allemand.

Pire pour la France, l’Allemagne plaide pour que les pays ayant le plus contribué à l’aide à Kiev soit prioritaires dans les commandes. Or en Europe c’est… l’Allemagne le plus important contributeur en aides bilatérales. Les engagements directs de Berlin s’élèvent en effet à 27,5 milliards d’euros contre 8,1 milliards pour Paris comme l’indique le World Population Review.