En 1918, cinq ans après avoir signé en allemand Regards sur le passé, Vassily Kandinsky reprend ce texte à la fois autobiographique et théorique à Moscou et en livre une nouvelle version. Traduite du russe par Catherine Perrel, elle vient de paraître chez Verdier sous le titre Les marches. Ces marches, se sont celles d’un souvenir d’enfance qui remonte à la surface au moment où il tente de comprendre ce qui l’a fait peintre. Kandinsky est en Italie, et tout est noir : « les marches d’un escalier plongent dans l’eau noire et sur l’eau une longue barque noire, effrayante, avec une caisse noire en son milieu ». Quels degrés remonter pour échapper à tout ce noir ?
En 1911, Kandinsky est devant l’une de ses toiles, Tableau avec un cercle. Le noir est là, mais cantonné, et partout les couleurs chantent en se séparant des objets. Tout cela fait une géométrie sonore qui s’éloigne de la Terre, au point que l’on ne sait plus comment la nommer, ni si l’on se trouve face à l’immensité ou au minuscule. Une seule chose est certaine : au dos de la peinture figure cette inscription de la main du peintre : « le premier tableau abstrait ».
Tableau avec cercle (1911). Georgian National Museum, Tbilisi : Museum of Fine Arts, Collection of Russian Art – Vassily Kandinsky – Wikimedia Commons
Nous avons rendez-vous avec ce moment, parce qu’il faut nous demander si s’abstraire du monde, c’est renoncer à la responsabilité morale, et comment conjuguer l’aspiration personnelle à la joie d’un art absolument éperdu de beauté à la nécessité de l’engagement politique. Est-ce pour cela que Kandinsky se rappelle aujourd’hui à notre bon souvenir ?Allons-y voir, avec :
- Angela Lampe, historienne de l’art, conservatrice des collections d’art moderne au Centre Pompidou, où elle a été commissaire de quelques expositions mémorables sur Delaunay, Chagall et les avant-gardes russes. Elle est aujourd’hui la commissaire de l’exposition « Kandinsky – la musique des couleurs » organisée par le Centre Pompidou et la Philharmonie de Paris où on peut la découvrir jusqu’au 1er février. Elle sera ensuite la commissaire de « Kandinsky face aux images » au Musée de Lille Métropole, le LaM, qui rouvrira ses portes dans des bâtiments rénovés, du 20 février au 14 juin.
- Olga Medvedkova, historienne de l’art, directrice de recherche au CNRS et spécialiste de l’architecture classique et de l’art russe au XIXe siècle. Elle a consacré plusieurs ouvrages à l’œuvre et la vie de Kandinsky, parmi lesquels Le peintre de l’invisible (2009), et a traduit et édité ses écrits théoriques aux Presses du réel. Elle a fait paraître la monumentale biographie Kandinsky. Corps et âme chez Flammarion en 2025.
Vassily Kandinsky Improvisation 3, 1909 Huile sur toile – Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris Donation de Mme Nina Kandinsky, 1976
Vassily Kandinsky Allerheiligen / Toussaint, 1910 Aquarelle sur carton à dessin – Museum Wiesbaden, Wiesbaden Acquis en 1987 de la succession de Hanna Bekker vom Rath, prêt permanent de l’Association pour la promotion des arts plastiques à Wiesbaden
En fin d’émission, nos deux invitées sont rejointes par notre sociétaire du jour, l’historien Pierre Singaravélou, qui profite du dialogue fécond entre musique et peinture pour se replonger dans l’œuvre de Roger Caillois (1913-1978), qui fait l’objet de l’exposition « Rêveries de pierres : Poésie et minéraux de Roger Caillois » à l’Ecole des arts Joailliers.
La Carte Postale de Mathieu Potte-Bonneville : les temps de la mer
En écho à l’exposition « Kandinsky – la musique des couleurs » du Centre Pompidou et de la Philharmonie de Paris, le philosophe Mathieu Potte-Bonneville, directeur du département Culture et création du Centre Pompidou, nous rappelle que le cinéma est lui aussi travaillé par les puissances non-figuratives de la musique, de manière souterraine – ou plutôt sous-marine ? Extrait :
« Depuis 1911 et Du Spirituel dans l’art, on sait avec Kandinsky que “le bleu clair sonne comme une flûte, le bleu foncé comme un violoncelle”. Mais réciproquement, depuis Les Dents de la mer en 1975, il est difficile d’ignorer que l’alternance répétée d’un mi et d’un fa luit faiblement comme une surface bleu nuit éclaboussée de ridules plus claires, éclats que disperse autour d’elle la silhouette d’une nageuse dont le corps s’interpose entre la lune et l’objectif qui la suit par-dessous. A l’oreille, ce sont deux notes jouées sans véritable tonalité et pour lesquelles le compositeur aurait, dit-on, mobilisé ensemble six contrebasses, huit violoncelles, quatre trombones et un tuba ; jouées de plus en plus rapidement, selon un procédé déjà éprouvé par Dvořák dans sa Symphonie du nouveau monde, ce mi et ce fa précipiteront dans un instant l’affolement de l’image, la multiplication des plans cadrés cette fois au ras de l’eau pour en saisir le bouillonnement, et la panique de la jeune femme jusqu’à ce que la surface se referme sur elle, ne laissant retentir dans le silence revenu que le tintement grêle de la cloche d’une bouée à laquelle elle avait tenté un instant de s’agripper… »
Les références de l’émission :
L’exposition Kandinsky, la musique des couleurs du Centre Pompidou et de la Philharmonie de Paris est à découvrir à la Philharmonie de Paris du 15 octobre 2025 au 1 février 2026. Le catalogue, sous la direction d’Angela Lampe et Marie-Pauline Martin, a paru aux Editions Centre Pompidou.
Bibliographie sélective :
- Angela Lampe, Kandinsky, Paris, Éditions du Centre Pompidou, 2015.
- Angela Lampe, « “Sans Schönberg cela ne peut pas se faire”. Le peintre Schönberg au Blaue Reiter », dans Arnold Schönberg. Peindre l’âme, Jean-Louis Andral et Fanny Schulmann (dir.), cat. expo., Paris, Musée d’art et d’histoire du Judaïsme/Flammarion, 2016, p. 64-71.
- Olga Medvedkova, L’Art russe, Éditions Citadelles et Mazenod, Paris, 1991, en collaboration avec Nina Dmitrieva et Mikhaïl Allenov
- Olga Medvedkova, Kandinsky, le peintre de l’invisible, coll. « Découvertes Gallimard Hors série », 2009
- Olga Medvedkova, Kandinsky ou la Critique des critiques. Les écrits russes de Kandinsky (1889-1911) traduits, annotés et préfacés par Olga Medvedkova, Les Presses du réel, 2014
- Olga Medvedkova, Kandinsky. Corps et âme, Flammarion, coll. Grandes biographies, 2025
- Vassily Kandinsky, Les Marches, traduit du russe par Catherine Perrel, Verdier, octobre 2025.
- Vassily Kandinsky, Du Spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier [1912], éd. établie et présentée par Philippe Sers, trad. de l’allemand par Nicole Debrand et du russe par Bernadette du Crest, Paris, Denoël, « folio essais », 1989.
Musiques et archives diffusées pendant l’émission :
- Ouverture de l’exposition du Musée national d’art moderne de Paris en avril 1963 (INA)
- Arnold Schoenberg – les quatuors à cordes n. 1 en ré mineur op 7 : 2. Kraftig (1904-1905) interprété par le quatuor Webern en 2025
- Lecture de « Sonorité jaune » (1909), avec les voix de Michel Bouquet et Pascal Mazzotti, un hommage de Jean Arp sur France culture en 1964.
- « Artiste peintre » de Tiemoko (2011)
- Olivier Messian sur la couleur de la musique, sur France Culture en 1966
- « Les mots bleus » de Johann Papa Constantino (2019)
- Générique de fin sur « Paint the town red » de Doja Cat (2023)