Par
Antoine Blanchet
Publié le
13 janv. 2026 à 19h02
L’affaire Pélicot en a été un exemple glaçant : à l’intérieur des disques durs et des clés USB peuvent se cacher des gigasoctets de vice. Un seul clic sur un dossier de fichiers peut tout faire basculer dans le sordide. C’est ce qu’il s’est passé ce jour d’été 2023 dans la salle commune du parti des Républicains au Sénat à Paris. Deux collaborateurs parlementaires se sont aperçus qu’un disque dur externe restait à l’abandon près de la photocopieuse. Afin d’identifier le propriétaire de ce matériel informatique, ils décident de le consulter.
Plus de 1 800 photos et vidéos de femmes
À l’intérieur, le vertige. Des dossiers. Beaucoup. Sur chaque, un nom. Celui de femmes travaillant sous les dorures du Palais de Luxembourg. Dedans se trouvent des photos et des vidéos. Des fesses et des poitrines prises à la volée par la caméra d’un téléphone. On y trouve les images de sénatrices et collaboratrices, parfois capturées au sein même de l’hémicycle. Certaines dans les couloirs vides de l’institution. D’autres dossiers montrent des jeunes femmes suivies dans la rue. À Miromesnil ou sur le pont des Arts.
Parmi les 1 839 médias de femmes immortalisées à leur insu depuis la fin des années 2000, d’autres éléments permettent au duo d’identifier l’auteur. Il s’agit de Sébastien G. qui travaille au Luxembourg depuis de nombreuses années. Le sexagénaire est décrit comme « mielleux » avec les femmes, voire « lourd ». Les collaborateurs décident de s’introduire dans son bureau. Dans un attaché-caisse, des clés USB. Dans les clés USB, les mêmes fichiers. En deux après-midi, tout est copié. Puis plus rien.
Ce n’est qu’un an et demi plus tard, en décembre 2024, que les deux collaborateurs décident de parler de cette sordide photothèque à leur hiérarchie. Retentissement de l’affaire des viols de Mazan, arrivée de nouvelles employées… Plusieurs raisons sont évoquées par le duo investigateur pour expliquer le sursaut tardif. Toujours est-il que la machine s’emballe. Le président du Sénat est alerté. L’article 40 est utilisé. Les policiers de la brigade de répression de la délinquance aux personnes sont mis sur l’affaire. Le prévenu est interpellé pour atteinte à l’intimité par fixation puis placé sous contrôle judiciaire.
« J’avais besoin de collectionner la beauté des femmes »
Ce mardi 13 janvier 2026, c’est un homme contrit dans sa grande veste noire qui s’avance à la barre de la 28e chambre du tribunal correctionnel. Il ne croise pas le regard de deux des victimes, assises bras croisés sur les strapontins. « Je suis quelqu’un de responsable. J’ai commis une faute. Je la reconnais et je l’assume. Je n’avais pas conscience de l’illégalité de ce que je faisais », affirme-t-il en guise de préambule d’une voix saccadée.
Comme causes de ce passe-temps, Sébastien G. revient sur son adolescence. Il explique avoir eu un rapport aux femmes par l’image. « J’avais un manque. Je voulais compenser. J’avais besoin de collectionner la beauté des femmes », déclare-t-il. Il parle aussi d’une rupture récente au moment des faits. Si le président évoque une forme d’addiction, il réfute. Il n’y avait ni excitation ni pulsions au moment de prendre les clichés. « J’ai jamais voulu faire de mal à personne », répète le prévenu qui se perd dans ses sanglots. Il s’excuse envers les victimes d’une voix étouffée.
Des « intrigues » de Sénat ?
L’homme de 62 ans affirme avoir fait un travail sur lui-même et avoir laissé derrière lui ces pratiques. « Ça a été un choc assez important. Plus jamais je ne recommancerai », assure-t-il. Il maintient n’avoir jamais voulu diffuser ces photographies. Il réfute aussi le côté sexuel de certains clichés, dont certains du décolleté d’une sénatrice des Hauts-de-Seine. » Dès que je trouvais la personne jolie, je voulais capter une image », abonde-t-il.
Votre région, votre actu !
Recevez chaque jour les infos qui comptent pour vous.
Derrière ces larmes et cette repentance, on trouve aussi de l’amertume. L’écart entre la découverte des images et le signalement n’est pas anodin pour Sébastien G., qui a depuis quitté l’ancien palais de Marie de Médicis. « C’est sorti au moment où j’étais en compétition pour un poste avec un collègue », lâche-t-il d’un ton acerbe. Son avocate va plus loin. La version du disque dur trouvé dans la salle commune serait fausse. Les collaborateurs auraient tout simplement fouillé le bureau. « Ces images elles ont servi de fusible », assène la pénaliste, qui évoque des « intrigues » de Sénat.
« Je trouve ça un peu navrant »
Intrigues ou pas intrigues, les conséquences psychologiques sur les victimes sont réelles. « Je trouve ça un peu navrant. J’ai l’impression que c’est un petit jeu qui s’est arrêté. Je souhaite à personne de voir une vidéo ou on s’aperçoit qu’on est suivie », affirme à la barre l’une des deux parties civiles présentes. Elle rappelle au passage que le Sénat est un lieu où l’on vote les lois et qu’on est censé les connaître. « J’ai fait du droit il y a 30 ans », bafouille le prévenu. « Sénat ou pas, tout le monde doit être au fait de la loi », lui répond le président. Le regard vague, la seconde victime ne prend pas la parole. Elle connaissait le prévenu depuis 20 ans. « Au Sénat, elle reste cloîtrée dans son bureau sans parler à personne. Elle m’a dit que monsieur G. l’avait en quelque sorte tuée », affirme son avocate.
Dans son réquisitoire, la procureure reconnaît que le prévenu semble avoir fait un réel travail de remise en question. « Soit c’est un très bon comédien, soit il est sincère », déclare la magistrate. Elle requiert six mois de prison avec sursis probatoire. Les conditions : des soins psychologiques. De l’autre côté de la barre, l’avocate de Sébastien G. met en avant le besoin « maladif » de son client. Elle souligne aussi la « zone grise » concernant la sexualité avérée des clichés : « On a la personne en photo en entier, de ses fesses habillées. Il y a une frontière de la loi qui ne pose aucun critère objectif ».
L’audience a été mise en délibéré pour le 17 février 2026.
Personnalisez votre actualité en ajoutant vos villes et médias en favori avec Mon Actu.