La photographie, par son étymologie, est l’écriture de la lumière, avec pour racine grecque « photo-« . Puisque la plaque est photosensible, l’aventure photographique a besoin de lumière. L’histoire du flash, tel est notre objectif.
Et la lumière fut
Au début du 19ᵉ siècle, la présence de lumière détermine les conditions de prise de vue et de tirage des photographies. Il est presque impossible de prendre une photographie de nuit, par mauvais temps, ou en intérieur.
Dans les années 1860, le photographe professionnel français Félix Tournachon, surnommé Nadar, est l’un des premiers à photographier les catacombes et les égouts de Paris à l’aide de l’électricité et de la poudre de magnésium, dont la couleur blanche se rapproche de celle de la lumière naturelle. Flora Triebel, conservatrice du patrimoine à la Bibliothèque nationale de France en charge des collections de photographies anciennes, raconte : « Nadar est une personnalité de la bohème parisienne tout à fait exceptionnelle. C’est un homme très grand, très roux, qui est toujours vêtu d’une veste rouge. C’est quelqu’un qui ne veut pas passer inaperçu et qui s’est lancé dans l’exploration aérienne […]. À la fin des années 1850, grâce au travail de l’ingénieur Victor Serrin, qui met au point un régulateur de l’énergie des piles Bunsen, Nadar va pouvoir réaliser des prises de vues dans les catacombes. »
Le magnésium est ensuite souvent associé à de la poudre détonante. Une fois le feu mis au mélange, l’explosion provoquée produit un faisceau lumineux puissant, mais dangereux.
De la lampe-éclair aux ampoules de flash
Alors que le nombre d’usagers de la photographie se multiplie au cours des années 1890, Paul Nadar renouvelle les recherches de son père sur l’éclairage artificiel en photographie. Sa lampe-éclair brevetée en 1891 exclut l’usage de poudre détonante et limite les risques d’explosion et d’incendie accidentel.
L’éclairage sécurisé des prises de vue renouvelle les pratiques et les imaginaires des artistes et des scientifiques. Dans les années 1920 et 1930, la lumière magnésique est contenue dans des ampoules à usage unique. Grâce à cette innovation technique, le photographe Weegee rend le flash et la photographie de faits divers indissociables de l’esthétique du scoop recherché par les paparazzis. Dès lors, le mot anglais flash se démocratise en France, et côtoie celui d' »éclair ». « [Le mot « flash »] est un anglicisme. […] Il s’est imposé parce que les grands acteurs industriels du développement de [la] popularisation de la lumière artificielle sont principalement aux États-Unis et en Angleterre. En France, le mot « flash » apparaît assez tardivement. […] Pendant longtemps, on parle plutôt d’éclair magnétique, de « photo-poudre », et le mot « flash » vient avec tout un imaginaire », souligne l’historien Daniel Foliard, co-directeur de « Aveugler pour voir : flashs et révélations » (Photographica n°11, octobre 2025) avec Éliane de Larminat, Paul-Louis Roubert et Éléonore Challine.
L’invention du flash électronique
Simultanément, des ingénieurs photographes comme Harold Edgerton, Dimitri Rebikoff ou Berenice Abbott participent à la mise au point du flash électronique. En 1947, Dimitri Rebikoff brevète un des premiers systèmes de flash électronique d’Europe occidentale. Il devient célèbre pour ses expérimentations en lien avec l’exploration sous-marine. Stéphanie Barbier, docteur en histoire de l’art et autrice de la thèse « Des plasticités de l’optique en photographie (1890-1957) » (2023), explique : « [Dimitri] Rebikoff est très vite contacté par Henry Broussard, le président du Club Alpin sous-marin. Il lui demande de perfectionner ses techniques du flash pour réaliser des photographies sous-marines, [et] d’adapter le dispositif du flash électronique à la pratique de la photographie sous-marine. »
Après les années 1960, la diode électroluminescente (LED) devient progressivement le flash communément utilisé. Néanmoins, elle est bien loin de la précision atteinte par le flash électronique. Une certaine nostalgie du flash naît chez les photographes contemporains.
À écouter
Le monde insolite – Civilisations englouties : Les ruines cyclopéennes marines (1ère diffusion : 03/12/1971)
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Pour en savoir plus
Stéphanie Barbier est docteur en histoire de l’art, attachée temporaire d’enseignement et de recherche à l’Université de Lorraine – Centre de Recherche Universitaire Lorrain d’Histoire (CRULH).
Ses productions :
- « Dimitri Rebikoff, le flash électronique et ses usages », dans le colloque Aveugler, pour voir : Flashs et révélations, tenu à la Bibliothèque nationale de France les 17 et 18 octobre 2024.
- « Des plasticités de l’optique en photographie (1890-1957) », thèse soutenue à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne sous la direction de Michel Poivert en 2023.
Daniel Foliard est historien de la photographie, professeur à l’Université Paris Cité.
Ses publications et contributions principales :
- (co-direction avec Éliane de Larminat, Paul-Louis Roubert et Éléonore Challine), « Aveugler pour voir : flashs et révélations », dans Photographica n° 11, octobre 2025.
- Passés contestés et présents numériques, Le Bord de l’eau, 2025.
- Combattre, Punir, Photographier. Empires coloniaux, 1890-1914, La Découverte, 2020.
Flora Triebel est conservatrice du patrimoine, chargée des collections de photographies anciennes à la Bibliothèque nationale de France.
Ses principales publications et contributions :
- « Un éclair de raison. La lampe-Nadar, une source pour l’histoire du flash », Photographica n° 11, octobre 2025.
- (co-direction avec Henri Loyrette, Sylvie Aubenas, Valérie Sueur), Degas en noir et blanc : dessins, estampes, photographies, catalogue d’exposition, Bibliothèque nationale de France, 2023.
- (co-direction avec Sylvie Aubenas, Héloïse Conésa, Dominique Versavel Sueur), Noir et Blanc, une esthétique de la photographie, catalogue d’exposition, RMN-Grand Palais/Bibliothèque nationale de France, 2020.
Références sonores de l’émission :
- Le photographe Henri Cartier-Bresson en 1962.
- Fiction radiophonique sur Nadar, photographe dans les catacombes, France Inter, 18 janvier 2010.
- Lecture par Thomas Beau d’une lettre de Paul Nadar à son père, Félix Nadar, le 2 mai 1891.
- L’artiste plasticienne Annette Messager à propos des photographies médicales sur l’hystérie de Charcot, France Culture, 1990.
- Le photographe Brassaï au sujet de photographier Paris la nuit, RTF, 15 mars 1952.
- Lecture par Oriane Delacroix du commentaire de Berenice Abbott en 1982 à propos de ses expérimentations sur sa série Science Photographs réalisée à partir de 1958. Texte traduit de l’anglais par Stéphanie Barbier.
- Extrait du film La Dolce Vita de Federico Fellini, 1960.
- L’ingénieur Dimitri Rebikoff dans l’émission « Le monde insolite », France Culture, 3 décembre 1972.
Générique : « Gendèr » par Makoto San, 2020.