Une nouvelle mobilisation agricole a eu lieu ce mardi 13 janvier partout en France. Depuis plusieurs jours, les agriculteurs/rices protestent contre le traité de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur, dont la signature est prévue ce samedi 17 janvier. Vendredi 9 janvier, une cinquantaine de tracteurs du syndicat CR 67 se sont rassemblés sur le pont de l’Europe à Strasbourg, où des manifestant(e)s ont exprimé leurs inquiétudes. Rencontre.

Ce samedi 17 janvier devrait mettre un terme à plus de deux décennies de pourparlers et de négociations entre les pays du Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay) et l’Union européenne (UE).

Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, devrait officiellement signer ce traité de libre-échange, permettant une circulation commerciale entre les deux blocs délestée d’une large part des droits de douane.

Ursula Von der Leyen Ursula von der Leyen. © Andrea Adriani – Flickr / Capture d’écran

Censé favoriser l’exportation européenne de voitures, d’alcools, de chocolats et de fromages, l’UE va aussi voir déferler sur son sol la viande, le sucre et les céréales sud-américaines. 

Une concurrence jugée « déloyale » par le monde agricole européen, mettant en avant une différence drastique des normes et du cahier des charges dans le processus de production, avec des prix mathématiquement imbattables.

Le monde agricole français grince des dents

Dans un contexte déjà tendu, les agriculteurs/rices français(es) sont de ce fait sur le front et organisent différents blocages dans les quatre coins de l’Hexagone. Ce vendredi 9 janvier, environ 50 tracteurs français et 20 tracteurs allemands se sont réunis pour une mobilisation commune sur le pont de l’Europe, à Strasbourg.

Manifestation agriculteurs Mercosur Strasbourg

Manifestation agriculteurs Mercosur Strasbourg

© Jules Scheuer / Pokaa

Au sein de la branche syndicale bas-rhinoise de la Coordination Rurale (CR), à l’initiative de cette journée de manifestation, tous les profils d’agriculteurs/rices étaient présents. 

De l’éleveuse de chèvres qui vit avec des « subventions divisées par deux » au jeune agriculteur de 22 ans qui n’ose plus reprendre l’affaire familiale : ces visages offrent un aperçu d’une profession fortement endolorie.

Manifestation agriculteurs Mercosur Strasbourg © Jules Scheuer / Pokaa

« Le Mercosur amène des importations qui nous envahiront, avec des prix bas, et nous ne recevons aucun soutien de la France ni de l’Europe. Il faut absolument que ça change, sinon ça sera la fin de l’agriculture française », alerte Marc Chalon, 57 ans, céréalier en Moselle.

Pour cet agriculteur et ses confrères/soeurs, la profession ne fait plus vraiment preuve d’optimisme. « On est un peu fatalistes, nos fermes sont en danger. On aura aucun moyen de concurrencer les produits qui seront importés du Mercosur, c’est impossible », ajoute-t-il.

Manifestation agriculteurs Mercosur Strasbourg Maël et Marc. © Jules Scheuer / Pokaa

Ce vendredi 9 janvier, Marc a fait le déplacement avec un jeune confrère, Maël, 22 ans. Celui-ci travaille aux côtés de ses parents dans une exploitation de polyculture d’élevage de viande, lait et céréales. À l’instar de beaucoup d’autres jeunes agriculteurs/rices, il est, selon lui, de plus en plus difficile de se projeter dans la profession. 

« Je me pose de plus en plus de questions sur une reprise de l’affaire familiale, ça ne donne plus trop envie. C’est pour ça qu’on essaie de se battre pour sauver ce métier. Mais c’est dur de se projeter aujourd’hui, très dur », déplore le jeune homme. 

Manifestation agriculteurs Mercosur Strasbourg

Manifestation agriculteurs Mercosur Strasbourg

Manifestation agriculteurs Mercosur Strasbourg

© Jules Scheuer / Pokaa

Un métier passion qui rapporte peu

Pour Maël, c’est un rêve qui menace de s’envoler. « Je suis né dans cet environnement, j’ai toujours été à la ferme avec mes parents, je n’ai que ça dans ma tête. Mais la passion ne fait pas tout. »

Cette année, j’ai perdu 11 000 € de subvention de la PAC, ça représente 50% de mes aides.

Marie-Paule Boehler, agricultrice en polyculture d’élevage à Uttenheim

À 68 ans, le président de la Coordination Rurale du Bas-Rhin, Paul Fritsch, craint que ces doutes ressentis par la jeune génération impactent la profession sur le long terme. « 55% des agriculteurs ont plus de 50 ans, donc il va falloir réussir à renouveler les effectifs. »

Pour autant, l’agriculteur syndiqué, exploitant dans le Pays de Sainte-Odile, comprend les raisons de ce début de désertion. « Comment voulez-vous engager un jeune dans un métier où le revenu n’est pas garanti ? Ce n’est pas possible. On n’a pas le droit d’envoyer nos jeunes au casse-pipe. Beaucoup de fermes sont en déficit sur le territoire. »

Manifestation agriculteurs Mercosur Strasbourg Paul Fritsch Paul Fritsch. © Jules Scheuer / Pokaa

Une réalité qui se traduit dans les chiffres publiés en novembre 2025 par le mouvement Terre de Liens. Selon l’organisme, « 90% des départements ont perdu plus de la moitié de leurs fermes entre 1988 et 2020 ». Un chiffre qui pourrait encore s’aggraver dans les années à venir.

Des subventions qui se font la malle

« Cette année, j’ai perdu 11 000 € de subvention de la PAC [Politique agricole commune, une aide à destination des agriculteurs de l’UE, ndlr], ça représente 50% de mes aides. 2025 a été une année très compliquée, l’année 2026 s’annonce identique », explique Marie-Paule Boehler, agricultrice en polyculture d’élevage à Uttenheim.

Manifestation agriculteurs Mercosur Strasbourg Marie-Paule. © Jules Scheuer / Pokaa

Malgré la signature à venir du traité avec le Mercosur, Marie-Paule veut garder espoir. « Il faut qu’on se batte, c’est quand même notre métier. Pour certains ce sont des fermes familiales, on n’a pas envie de perdre ça. Moi j’ai repris l’exploitation de mes parents, donc je n’ai pas envie que ça s’arrête maintenant. »

Cette crise qui touche le secteur agricole pousse la profession à repenser ses codes et sa façon de valoriser ses exploitations. « Nous sommes quelques producteurs à vendre nos produits en direct », raconte l’agricultrice.

Un métier à réinventer ?

« Il faut qu’on essaie de maintenir cette façon de faire au maximum, pour garder nos clients fidèles et leur montrer qu’on a des produits de qualité. Quelque part, c’est aussi le consommateur qu’il faut éduquer », poursuit Marie-Paule.

Manifestation agriculteurs Mercosur Strasbourg Luc. © Jules Scheuer / Pokaa

La demande du monde agricole se résume assez simplement pour Luc, éleveur de vaches laitières dans le Bas-Rhin. « On aimerait que la PAC n’existe pas, qu’on puisse vivre de notre travail sans aide. »

En réponse à la signature de ce traitée, la FNSEA a appeler à manifester le 20 janvier à Strasbourg, jour du vote de ce texte au Parlement européen.