En complément de son chantier de Kiel, spécialisé dans les sous-marins, le groupe allemand TKMS a entrepris de convertir l’ancien chantier naval civil de Wismar en nouveau pôle de production de bateaux noirs, mais aussi d’unités de surface. Il s’agit de répondre aux besoins de la marine allemande, qui doit connaitre un fort développement dans les années qui viennent, ainsi qu’au marché export, en pleine expansion. Par ailleurs, TKMS est aussi intéressé pour acquérir German Naval Yards, qui appartient au groupe français CMN Naval.

L’énorme cale de construction couverte du port de la cité hanséatique de Wismar, dans le land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale (nord-est de l’Allemagne), va bientôt accueillir des sous-marins et bâtiments de surface militaires. Le site, qui appartenait au défunt groupe Nordic Yards, avait été racheté en 2016, tout comme les chantiers de Warnemünde et Stralsund, par le conglomérat asiatique Genting Hong Kong afin de réaliser des paquebots pour ses filiales dans l’industrie de la croisière. Mais la crise sanitaire a eu raison de Genting HK, qui a fait faillite, entrainant dans sa chute ses chantiers allemands. Fin 2022, TyssenKrupp Marine Systems a repris le site de Wismar, dans l’objectif d’accroître sensiblement ses capacités de production de bâtiments militaires. Depuis la cession de certains de ses actifs dans les années 2000, le géant allemand de la navale militaire ne possédait en effet plus, en Allemagne, que le chantier de Kiel, dans le Schleswig-Holstein, qui produit uniquement des sous-marins. TKMS a continué de concevoir des bâtiments de surface, mais les a fait réaliser par d’autres chantiers, en particulier chez ses compatriotes Lürssen et German Naval Yards (GNY), ou à l’étranger en transfert de technologie. 

En 2020, TKMS a cependant décidé de revenir en direct dans la construction de bâtiments de surface à l’occasion du programme des frégates brésiliennes de la classe Tamandaré, qu’il falait réaliser localement. Le groupe allemand a alors racheté le chantier naval brésilien Oceana, qui appartenait jusque-là au groupe Companhia Brasileira de Offshore (CBO) et a été renommé Estaleiro Brasil Sul. D’importants investissements ont été menés sur le site afin de le moderniser, en particulier au niveau de sa chaîne de production avec la réalisation de blocs fortement pré-armés mais aussi la numérisation des systèmes, jusqu’à la disparition des plans papiers, remplacés par des outils numériques. Avec en parallèle un important programme de formation du personnel, la construction des Tamandaré devant générer selon la marine brésilienne 2000 emplois directs et soutenir 6000 emplois indirects chez les sous-traitants et fournisseurs. La première frégate, mise sur cale en mars 2023 et mise à l’eau en août 2024, a commencé ses essais en mer un an plus tard et doit être livrée à la Marinha do Brasil en ce début d’année 2026. Les trois autres suivront normalement d’ici 2028. 

En Allemagne, le retour de TKMS dans la production d’unités de surface va donc débuter avec la conversion du chantier de Wismar, dont le hall de construction était occupé par le paquebot géant Global Dream, commandé par Genting et qui n’était achevé qu’à 70% au moment de la faillite du groupe asiatique. Reprise par la compagnie américaine Disney Cruise Line, l’énorme coque de 342 mètres de long pour 46 mètres de large et 208.000 tonneaux de jauge a vu son armement reprendre, sous la houlette du chantier allemand Meyer Werft, et a finalement été mise à l’eau en avril 2025. Puis, après une phase d’achèvement à flot, le navire, renommé Disney Adventure, a rejoint le port de Brermerhaven pour ses essais et d’ultimes travaux, avant d’être livré le 16 décembre dernier

Débarrassé de l’encombrante coque de ce paquebot, TKMS a pu accélérer pour convertir le chantier de Wismar au marché militaire. D’importants investissements sont en cours pour adapter l’outil industriel du site, en particulier en matière de production de coques de sous-marins. Quant aux effectifs, ils sont en train de croître sensiblement. Après l’embauche de 140 personnes supplémentaires, qui ont commencé à travailler sur place le 5 janvier, TKMS compte désormais 400 personnels à Wismar, un chiffre qui devrait selon le constructeur allemand monter à 1500 d’ici 2029. « Le site de Wismar sera transformé en chantier naval hybride pour la construction de sous-marins et de navires de surface au cours des prochaines années. Depuis le début de l’année dernière, certaines parties du chantier naval ont été modernisées pour répondre aux besoins de la gamme de produits de TKMS. Des investissements de plus de 200 millions d’euros sont prévus à cet effet dans les années à venir, notamment pour la modernisation des infrastructures du hall et l’installation d’une nouvelle ligne de production pour les sous-marins », explique TKMS, qui précise que Wismar est déjà intégré dans la construction de sous-marins du type 212CD, dont douze exemplaires (six pour chaque pays) doivent être réalisés pour l’Allemagne et la Norvège. Ils seront répartis entre Wismar et Kiel, où la construction de la tête de série, qui doit être livrée en 2029 à la marine norvégienne, a débuté en septembre 2023. Alors que d’autres unités de ce type pourraient suivre, Kiel est également engagé sur d’autres programmes de sous-marins, les 218SG singapouriens ainsi que de nouvelles unités pour Israël. Et le groupe allemand est très actif sur les nouvelles compétitions internationales, avec en ligne de mire un contrat de six sous-marins pour l’Inde (qui seraient réalisés en transfert de technologie) et le programme des futurs sous-marins canadiens qui pourrait comprendre jusqu’à 12 unités. 

TKMS entend débuter la construction de sous-marins germano-norvégiens à Wismar à partir de 2027, mais le groupe allemand va donc aussi positionner son nouveau chantier sur des programmes de bâtiments de surface. Il est ainsi clairement prévu qu’il participe à la construction des futures frégates allemandes du type F127, que le groupe espère décrocher en partenariat avec son compatriote Lürssen. En attendant, pour appuyer la relance de l’activité, l’industriel s’est vu notifier par les autorités allemandes une très importante commande civile, celle du nouveau brise-glace scientifique Polarstern II, qui va être réalisé à Wismar en vue d’une livraison en 2030. Le chantier est centré autour de son immense hall de construction de 395 mètres de long pour 72 mètres de haut abritant une cale sèche longue de 340 mètres pour une largeur de 67 mètres et un tirant d’eau de 13 mètres. 

TKMS, que sa maison mère TyssenKrupp a fait entrer en bourse en octobre dernier, bénéficie actuellement de vents très porteurs. Cela, sous l’impulsion d’un marché international très actif compte tenu de la dégradation du contexte géostratégique, mais aussi des gigantesques investissements que l’Allemagne compte engager dans le développement de son outil militaire. Avec à la clé un probable mouvement de consolidation au sein de l’industrie navale du pays. Évoqué depuis des semaines en coulisses, l’intérêt de TKMS pour la reprise de GNY a été officialisé la semaine dernière, le groupe confirmant avoir soumis « une offre non contraignante » de reprise du chantier, voisin de son site de Kiel et qui appartient au groupe français CMN Naval depuis 2011. 

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